Pour une école démocratique

Pierre Vallée Collaboration spéciale
Ce qu’une école démocratique doit accomplir, c’est de permettre aux élèves d’avoir la capacité de comprendre d’où vient la richesse qu’ils consomment tous les jours.
Photo: Renaud Philippe Le devoir Ce qu’une école démocratique doit accomplir, c’est de permettre aux élèves d’avoir la capacité de comprendre d’où vient la richesse qu’ils consomment tous les jours.

Ce texte fait partie du cahier spécial Rendez-vous de l'éducation de la CSQ

C’est dans le cadre de la conférence d’ouverture du Rendez-vous CSQ de l’éducation que Nico Hirtt, professeur, chercheur et syndicaliste belge, membre fondateur de l’organisation Appel pour une école démocratique (Aped), viendra livrer ses réflexions sur les fondements d’une réelle école démocratique et sur les pratiques qui, aujourd’hui, nuisent à sa mise en place.

« J’aborderai deux aspects de la question, explique-t-il. D’abord, l’évolution du rôle de l’école dans la reproduction sociale, c’est ici la dimension historique. Aujourd’hui, l’école est appelée à jouer un rôle de plus en plus important dans la formation et la qualification des travailleurs. Ensuite, j’aborderai les mécanismes générateurs de l’inégalité sociale, et par conséquent responsables aussi de l’inégalité des chances à l’école. »

Appel pour une école démocratique

 

L’Appel pour une école démocratique a vu le jour en 1995 en Belgique. « À cette époque, le gouvernement belge avait décidé de revoir à la baisse le financement de l’éducation, et l’Aped est né d’un mouvement social qui voulait dénoncer cette nouvelle politique du gouvernement. Nous craignions que ces coupes budgétaires viennent remettre en question la démocratisation de l’école. » Depuis sa création, l’Aped a continué sa réflexion sur l’éducation et sa lutte pour une école démocratique.

La Belgique a aussi connu, au début des années 2000, une réforme pédagogique similaire à celle vécue au Québec. « On nous a présenté cette réforme comme une véritable réforme pédagogique. Mais à l’analyse, on se rend compte que c’est plutôt une réforme économique, dans le sens qu’elle permet à l’école de se rapprocher du marché du travail et de mieux répondre à ses besoins. »

Marchandisation de l’école

C’est ce que Nico Hirtt et les autres chercheurs qui partagent son analyse appellent la marchandisation de l’école. « Le marché du travail a connu une évolution ces dernières années où l’on distingue deux tendances nettes. La première, c’est une polarisation dans la qualification des travailleurs, soit que ceux-ci sont hautement qualifiés, soit au contraire qu’ils sont peu ou pas qualifiés. La seconde est l’instabilité et l’insécurité du travail que connaissent aujourd’hui, et connaîtront sans doute plus tard, les travailleurs. »

Ces deux tendances sont bien servies par l’approche par compétences préconisée par la réforme scolaire. « On met en avant la maîtrise des compétences plutôt que la maîtrise des contenus ou des savoirs. Les besoins changeants du marché du travail obligent les travailleurs à s’adapter à des savoirs nouveaux. On n’exige donc plus de l’élève qu’il maîtrise bien les savoirs, mais plutôt qu’il maîtrise bien les compétences qui lui permettront ensuite de bien s’adapter. On cherche moins la qualification que la flexibilité. »

Le quasi-marché scolaire

 

Un second phénomène qui nuit à l’égalité des chances et qui renforce la reproduction sociale est à ses yeux l’existence d’un quasi-marché scolaire. Il donne en exemple la situation présente en Belgique : « En Belgique, lorsqu’un enfant atteint l’âge scolaire, aucune école ne lui est assignée. Ce sont les parents qui doivent inscrire leurs enfants et qui ont une totale liberté quant au choix de l’école. Les écoles sont donc toutes en concurrence les unes avec les autres pour attirer les parents, ce qui crée dans les faits un quasi-marché scolaire. »

De plus, un mimétisme social intervient et vient renforcer la reproduction sociale. « Il est évident que les parents provenant d’une classe sociale particulière ont tendance à choisir un établissement scolaire qu’ils ont fréquenté ou que des collègues, voisins, amis ou membres de leur famille ont fréquenté. Ainsi, les enfants des classes aisées iront dans une école où l’on trouve des élèves dont les parents sont aisés, et ceux des classes moins aisées dans des écoles où l’on trouve des élèves de parents moins aisés. Ce système ne fait que renforcer la reproduction sociale. » Ainsi, un enfant d’ouvrier ira dans une école fréquentée par d’autres enfants d’ouvriers, peu importe si une autre école lui aurait mieux convenu. Idem pour un enfant provenant d’une classe aisée.

Pour une école démocratique

 

Selon Nico Hirtt, l’orientation actuelle de l’école fait fausse route et ne mène pas à l’égalité des chances ni à une école démocratique. « L’école n’a pas pour seule mission la formation des travailleurs, en fonction des besoins actuels ou futurs du marché de l’emploi. L’école a aussi pour mission de former des citoyens. Des citoyens qui auront les outils nécessaires pour comprendre le fonctionnement et les différentes dimensions de leur société et qui seront donc en mesure de pleinement participer aux prises de décisions. L’école primaire et l’école secondaire doivent être en mesure de former des élèves capables de porter un regard critique sur la société et sur son fonctionnement. »

Comment y arriver ? « Il faut d’abord mettre en place un tronc commun d’enseignement qui soit le même pour tous, peu importe l’élève ou l’école qu’il fréquente. Ce tronc commun doit être composé d’une formation générale, au sens classique du terme, mais aussi d’une formation qu’on pourrait qualifier de polytechnique. Si l’élève doit maîtriser des savoirs, comme la langue, les mathématiques, les arts et les sciences, il doit aussi avoir des notions sur les enjeux de l’agriculture, par exemple, ou le fonctionnement d’une usine à papier. Et au terme de ce tronc commun, il pourrait y avoir une période d’orientation et de spécialisation. Au fond, ce qu’une école démocratique doit accomplir, c’est de permettre aux élèves d’avoir la capacité de comprendre d’où vient la richesse qu’ils consomment tous les jours. C’est ainsi qu’ils pourront exercer leur rôle de citoyens. »

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