Accessibilité à l’éducation ne signifie pas égalité

Martine Letarte Collaboration spéciale
Des efforts ont été faits pour aider les écoles en milieu défavorisé depuis 50 ans. « Mais ça n’a pas donné les effets escomptés », affirme Claude Lessard, ex-président du Conseil supérieur de l’éducation du Québec.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Des efforts ont été faits pour aider les écoles en milieu défavorisé depuis 50 ans. « Mais ça n’a pas donné les effets escomptés », affirme Claude Lessard, ex-président du Conseil supérieur de l’éducation du Québec.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Égalité des chances et justice sociale en éducation : c’est le thème d’une table ronde qui se tiendra lors du Rendez-vous CSQ de l’éducation. Pour Claude Lessard, ex-président du Conseil supérieur de l’éducation du Québec, les progrès en matière d’accès ont bien sûr été phénoménaux, mais il s’inquiète de voir que tous n’ont pas la même qualité d’éducation.

Xavier est en 3e année du primaire à l’école publique. Il est inscrit dans un programme particulier en musique. Au lieu des 25 heures habituellement prévues chaque semaine pour passer à travers la matière scolaire, il en a 18. Il en dégage ainsi sept pour jouer de son instrument. Instrument qui a par ailleurs coûté 600 $ à ses parents. Dans sa classe, des gens avec des problèmes de comportement et des difficultés d’apprentissage… il n’y en a pas. Les professeurs se concentrent sur le contenu. Les élèves sont motivés par leurs apprentissages en musique. Xavier adore ça. Son voisin Justin, issu d’une famille défavorisée, se trouve pour sa part dans une classe ordinaire avec de nombreux élèves en difficulté d’apprentissage ou avec un problème de comportement. Il n’aime pas vraiment aller en classe. Il manque de motivation. Trouvez-vous que les deux amis ont les mêmes chances de réussir dans leur parcours scolaire ? « Lorsque cette réalité se vit tout au long du primaire et du secondaire, il finit par y avoir un écart substantiel dans les conditions d’apprentissage des enfants, même à l’école publique qui est censée offrir un curriculum commun aux élèves pour leur donner une égalité des chances », affirme Claude Lessard, également professeur émérite de sociologie de l’éducation à l’Université de Montréal.

C’est la même chose lorsqu’on compare une classe d’un collège privé et une autre d’une école publique. « Les parcours scolaires qu’on offre aux jeunes sont différents et cela affecte la réussite des élèves, disent des études récentes au Québec. Ce n’est pas non plus sans affecter l’accès à l’éducation postsecondaire », affirme Claude Lessard, qui prendra la parole lors de la table ronde.

Les progrès de l’accessibilité

Lors de la Révolution tranquille, dans la foulée du rapport Parent, on souhaitait pourtant développer le système d’éducation au Québec pour assurer une égalité des chances aux jeunes.

« À l’époque, l’égalité des chances signifiait permettre à chaque Québécois, homme, femme, pauvre, riche, urbain, rural, francophone, anglophone, d’avoir accès au niveau d’éducation auquel il aspirait, explique M. Lessard. Il fallait développer le système d’éducation alors qu’à l’époque, même l’école secondaire n’était pas partout. Personnellement, j’avais des petits cousins en région et leurs parents les envoyaient à Brébeuf, pensionnaires, pour qu’ils puissent aller à l’école. On est partis de ça. Tout n’est pas parfait maintenant, mais la situation s’est grandement améliorée. »

Si, avant, le fait de ne pas pouvoir aller à l’école créait des inégalités, Claude Lessard constate que c’est maintenant l’école qui en crée.

Pourtant, des efforts ont été faits pour aider les écoles en milieu défavorisé depuis 50 ans. « Mais ça n’a pas donné les effets escomptés », affirme-t-il.

Il croit qu’il serait temps que le gouvernement du Québec analyse l’ensemble de ses actions. « D’une main, on subventionne les écoles privées de façon à ce que toutes les familles de la classe moyenne y aient accès, puis on développe des programmes particuliers dans les écoles publiques pour éviter la fuite vers le privé, explique-t-il. On est rendus avec un système d’éducation à trois vitesses. »

Pas question pour lui d’interdire les écoles privées, ni d’abolir les programmes particuliers dans les écoles publiques, mais il prône une remise en question des façons de faire. « On pourrait revoir le financement des écoles privées, mais aussi donner accès à des programmes de musique, par exemple, aux jeunes défavorisés ou en difficulté. Pas nécessairement sous la formule actuelle, mais je ne vois pas pourquoi des élèves n’y auraient pas accès. Si c’est une source de motivation importante pour les jeunes, je trouve qu’exclure certains élèves est illégitime dans un cadre scolaire obligatoire. Actuellement, il y a une hiérarchie qui est faite en fonction du milieu social. »

Or, Claude Lessard constate qu’avec les politiques d’austérité à Québec l’égalité ne semble pas très à la mode en ce moment. « Les parents aussi sont davantage pour le libre choix que pour l’égalité puisqu’ils souhaitent offrir ce qu’il y a de mieux à leur progéniture et c’est légitime, mais on est en train de perdre de vue la dimension collective, dit-il. Comme société, on doit trouver des stratégies pour permettre aux établissements qui fonctionnent moins bien de s’améliorer afin de retrouver une certaine mixité sociale. »

Les inégalités chez les immigrants

Les jeunes issus de l’immigration peuvent aussi vivre des situations d’inégalité dans le système d’éducation. C’est ce que viendra exposer Marie-Odile Magnan, professeure à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, lors de la table ronde.

Plusieurs facteurs peuvent entrer en ligne de compte, comme la classe sociale, le fait de fréquenter un établissement public ou privé, le niveau de scolarité des parents, le fait d’appartenir à une minorité visible ou pas, le niveau de connaissance du français et le niveau de soutien et d’encadrement de la famille quant à l’orientation professionnelle.

« Pour arriver à une meilleure égalité, on regarde maintenant les mesures qu’on pourrait adopter pour favoriser la réussite des groupes désavantagés, affirme la chercheuse. Par exemple, on pourrait adapter la formation des maîtres et former les responsables du classement, de même que les membres des directions d’école, sur les questions liées à la diversité ethnoculturelle. »