Près de 60 % des fonds ont disparu

De l’année scolaire 2014-2015 à la suivante, le financement reçu par les 20 instances régionales de concertation de la province est passé de 18,8 à 7,4 millions de dollars.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir De l’année scolaire 2014-2015 à la suivante, le financement reçu par les 20 instances régionales de concertation de la province est passé de 18,8 à 7,4 millions de dollars.

Les organismes voués à la persévérance scolaire n’exagéraient rien : résultat d’une multitude de décisions du gouvernement de Philippe Couillard, ils ont vu leurs budgets fondre de près de 60 % au cours des derniers mois, a constaté Le Devoir. Des compressions aux conséquences désastreuses pour ces petits acteurs communautaires.

Le retrait du gouvernement Couillard du programme Réunir Réussir (R2), cofinancé avec la Fondation Lucie et André Chagnon, et la disparition des conférences régionales des élus (CRE) et des forums jeunesse en raison d’autres décisions du gouvernement libéral ont eu des répercussions apparemment imprévues sur le financement des instances régionales de concertation (IRC) en persévérance scolaire. Ces organismes régionaux, chargés de mobiliser leur secteur et d’offrir du financement aux initiatives et programmes de lutte contre le décrochage scolaire, ont vu leurs ressources fondre depuis le retour au pouvoir des libéraux.

De l’année scolaire 2014-2015 à la suivante, le financement reçu par les 20 IRC de la province est passé de 18,8 à 7,4 millions de dollars, une chute de 58 %, selon les données compilées par Le Devoir. Il s’agit là du premier portrait panquébécois des compressions gouvernementales en persévérance scolaire.

Où est donc passé tout cet argent ? Il dormirait dans les coffres de l’État, selon Andrée Mayer-Périard, directrice générale du Réseau réussite Montréal, l’IRC de la métropole. « On ne voit pas que cet argent est revenu par une autre porte dans les organismes. On ne voit pas ça sur le terrain. Pour l’instant, tout semble être en réorganisation, partout, à l’échelle du Québec. C’est une année où on retient notre souffle », explique celle qui siège aussi au comité de coordination du Réseau des IRC.

Des dizaines de projets

Résultats, plusieurs projets et initiatives communautaires — il y en aurait des dizaines à l’échelle du Québec — ont dû mettre fin à leurs activités, ou les suspendre pour cette année. Quatre IRC en Montérégie, à Laval, à Québec et en Abitibi-Témiscamingue ont carrément dû fermer leurs portes, incapables d’assurer le salaire d’un employé en raison de la disparition des multiples subventions.

À la Table régionale de l’éducation du Centre-du-Québec, par exemple, le budget serait passé de 1,02 million en 2014 à 800 000 $ cette année. Pour l’an prochain, la Table prévoit un budget d’à peine 175 000 $ si rien n’est fait pour remédier à la situation.

La métropole n’est pas en reste. « Il y a eu plusieurs changements importants [à Montréal], ce qui fait que les organisations comme la nôtre sont appelées à faire des choix difficiles, explique Mme Mayer-Périard. Des actions ont été suspendues. On espère qu’elles redémarreront. » Le Réseau réussite Montréal espère être en mesure d’offrir une programmation réduite « à un peu moins de la moitié » de celle de l’an dernier, si l’organisme parvient à obtenir tous les fonds espérés. Son budget est passé de 2,4 millions à 1 million, environ.

Dans la région de Rimouski, les exemples sont tangibles, souligne Emma Savard, directrice générale de l’IRC locale. Si près de 70 % des projets financés se sont poursuivis, ce fut, dans la plupart des cas, avec une intensité moindre. « Environ 30 % des projets locaux financés se sont terminés », sans suite, précise-t-elle. À titre d’exemple, un projet d’ateliers de parents dans La Matanie, permettant à des parents de se familiariser avec des thèmes tels que l’anxiété chez l’enfant ou les types d’apprentissage, n’a pu se poursuivre. « Rejoindre les parents exige un démarchage considérable et aucune organisation n’était alors en mesure d’y consacrer des ressources. » Le projet Tremplin, porté par le Carrefour jeunesse-emploi du Kamouraska et offrant un accompagnement personnalisé à des élèves entreprenant un retour aux études en formation des adultes, a également dû cesser d’être offert à ces jeunes, déplore-t-elle.

« Le plus préoccupant, c’est que ces activités portent leurs fruits pour la persévérance, déplore le porte-parole du Parti québécois en matière d’éducation, Alexandre Cloutier. L’ex-ministre de l’Éducation François Blais nous avait promis qu’on rétablirait les sommes, toutes les sommes, incluant celles des CRE et des forums jeunesse. La réussite doit être la priorité du gouvernement. » Il juge que le gouvernement Couillard a souhaité réaliser des économies à tout prix, sans se préoccuper des impacts réels dans les régions. « Ça a eu un effet domino, les financements sont tombés l’un après l’autre. »

 

Des pourparlers sont en cours

Cela dit, la plupart des IRC rejointes au cours des dernières semaines ont souligné être en pourparlers avec le gouvernement du Québec afin d’en arriver à un financement plus adéquat pour leurs activités. Il n’est pas exclu que certaines de celles ayant fermé leurs portes renaissent de leurs cendres dans l’éventualité où un nouveau financement serait annoncé. « On sent maintenant que le gouvernement cherche une solution, à l’intérieur de ses cadres [financiers]. Il cherche à trouver un chemin pour nous appuyer. Ça ne semble pas simple, mais on sent qu’il a une volonté de trouver un chemin », expose Mme Mayer-Périard.

Toutes ces compressions surviennent alors que l’atteinte d’un taux de diplomation de 80 % d’ici 2020 demeure une « priorité » pour le gouvernement Couillard. Le Québec est toujours bon dernier à l’échelle canadienne en ce qui a trait à la persévérance scolaire. Entre 2009-2010 et 2011-2012, cinq provinces avaient des taux de décrochage supérieurs à la moyenne nationale de 8,1 % : le Québec « menait », avec 10,6 % de décrocheurs, suivi du Manitoba (10,4 %), de l’Alberta (10,0 %), de la Saskatchewan (9,2 %) et de Terre-Neuve-et-Labrador (8,7 %). L’Ontario détient un taux de décrochage de 6,6 %.




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