De la dévastation à l’intégration

Les élèves d’Evelyn Bissonnette, ignorant pour la plupart le français à leur arrivée, ont mis peu de temps à l’utiliser avec aisance.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les élèves d’Evelyn Bissonnette, ignorant pour la plupart le français à leur arrivée, ont mis peu de temps à l’utiliser avec aisance.
Les premiers réfugiés syriens arrivent dans les écoles de Montréal. Le Devoir est allé les visiter en classe d’accueil. Petit cours 101 d’intégration.


Arriver à sa première journée d’école sans chaussettes dans ses bottes ou encore sans pantalon sous la salopette de neige. Oui, ça s’est vu chez les petits Syriens nouvellement arrivés à l’école François-de-Laval de Ahuntsic-Cartierville. « Tout au début, il faut retourner à la base. Il y a toute une routine à apprendre », souligne Evelyn Bissonnette, jeune enseignante en classe d’accueil pour les 6 à 8 ans.

Et que dire des défis que représente la langue ? Sur 15 de ses élèves, 11 sont des réfugiés syriens et la quasi-totalité ne parlait pas français à son arrivée. « La première semaine, je parle toute seule en faisant des gestes. Je fais le singe. Et je ris », rigole madame Evelyn.

Le pouce en l’air pour dire qu’on est d’accord, le pouce en bas pour signifier qu’on désapprouve. Les enfants développent vite des moyens de s’exprimer. Bien que parler sa langue ne soit pas défendu. « Je leur lis beaucoup d’histoires et je leur en fais écrire. Ils utilisent des mots qu’ils connaissent en français et ils ont le droit d’écrire des mots dans leur langue maternelle, note madame Evelyn. Je l’utilise comme levier. »

Pour le petit Ryad, qui vivait sa première journée d’école lors de la visite du Devoir, l’aide de ses petits camarades syriens, qui lui parlent bien sûr en arabe, était bienvenue. L’entraide est d’ailleurs une belle valeur que les enfants développent rapidement, observe l’enseignante. Et pour peu que l’un d’entre eux soit plus vite sur ses patins pour apprendre le français, il sert aussitôt d’exemple et de traducteur aux autres.

« Les premières journées, ils me parlent spontanément en arabe. Ils mettent du temps à comprendre que je ne comprends rien, raconte madame Evelyn. Il y a toute une période d’adaptation. » Francine Caron, une intervenante qui fait le lien entre le milieu communautaire, la famille et l’école, constate que ces moments de grâce sont bénéfiques pour l’enfant nouvellement arrivé. « Il y a eu un petit de maternelle qui venait de Homs [en Syrie], un endroit qui a été beaucoup bombardé. Et tout à coup, il s’est mis à parler en arabe tout seul dans sa classe. Il a raconté toute son histoire de guerre, la prof l’a laissé aller et il s’est senti soulagé. Il ne faut pas mettre de barrière à ça. »

Bien que les experts s’entendent pour dire qu’il faut sept ans pour bien maîtriser une langue, les élèves mettent à peine trois mois pour s’exprimer avec aisance. Et très vite, ils deviendront des poètes de la langue française, comme ce jeune élève qui s’était adressé à Mme Caron en lui demandant : « Madame, est-ce que la cloche a cloché ? »

Soutien familial

George, un jeune Syrien âgé de 8 ans, est arrivé au Canada il y a à peine deux mois, après un passage au Liban, et a intégré la classe d’accueil de madame Evelyn, qui a ouvert début janvier. Avec ses parents et son frère, il a fui Damas, sa ville natale, parce que « mon papa a eu peur », raconte-t-il en anglais. « Une roquette est tombée sur la maison de mon grand-père », dit-il en faisant le bruit de l’engin. George dit pourtant avoir une fascination pour les avions, qu’ils adorent voir passer très bas dans le ciel de son quartier d’adoption. « Je sais qu’ici, les avions ne nous feront pas de mal », confie-t-il avec un sourire.

Les intervenants de l’école François-de-Laval s’étonnent de ne pas voir énormément d’enfants syriens aux prises avec de lourds traumatismes. D’abord, la plupart d’entre eux sont passés par un pays mitoyen et ont déjà connu un premier déracinement, note Evelyn Bissonnette. Elle constate aussi que les Syriens qui viennent d’arriver, et qui ont été parrainés au privé, sont particulièrement bien reçus et encadrés par les membres de leurs familles déjà au pays. Cela pourrait changer prochainement, alors que bon nombre de familles arriveront grâce à un parrainage gouvernemental.

N’empêche, cette arrivée massive de réfugiés syriens bouleverse le milieu scolaire de Cartierville, où les Syriens vivent en grand nombre. « Ça ne s’est jamais vu, autant de classes d’accueil », souligne Francine Caron, qui a une longue expérience comme intervenante communautaire scolaire. La plupart des 200 élèves (enfants et adultes) syriens nouvellement inscrits à la Commission scolaire de Montréal (CSDM) fréquentent des écoles de ce quartier, déjà aux prises avec des problèmes de surpopulation. Rien qu’à l’école François-de-Laval, il y a 11 classes d’accueil, presque autant que des classes habituelles.

Une classe comme les autres

Même si elles sont flexibles et veillent à la bonne intégration des élèves, les classes d’accueil n’ont pas des horaires différents des classes habituelles, et les enfants doivent obligatoirement suivre des cours de spécialité, comme l’éducation physique, les arts plastiques et la musique. « Je leur fais faire de petits examens pour évaluer leur niveau. Par exemple, en mathématiques, ils peuvent faire des exercices sans qu’ils aient besoin de savoir bien lire. »

Le bulletin est aussi obligatoire, mais le premier prendra la forme d’une communication aux parents, tandis que le suivant leur attribuera des notes, non pas en pourcentages, mais en lettres (A-B-C-D-E). L’école pourra alors s’ajuster et offrir le soutien linguistique nécessaire aux enfants qui en ont besoin et inscrire en classe ordinaire l’an prochain ceux qui auront rapidement progressé.

Peu avant le dîner, la classe de madame Evelyn est soudainement interrompue par deux élèves qui arrivent en trombe, se chamaillant. « Qu’est-ce qui s’est passé ? » demande la jeune enseignante. Les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte, les deux gamins sont demeurés muets, incapables de s’expliquer en français. Faute de mots, le conflit s’est aussitôt dégonflé et les enfants se sont rassis sagement. Parfois, ne pas parler une langue comporte certains avantages.

Les premières journées, ils me parlent spontanément en arabe. Ils mettent du temps à comprendre que je ne comprends rien. Il y a toute une période d’adaptation.