Crise en vue

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
Les attentes sont élevées après le passage de l’ex-ministre Francine Charbonneau qui avait affirmé qu’elle ne voyait pas de différence entre un CPE et une garderie commerciale — un commentaire que n’ont toujours pas digéré les acteurs du milieu de la petite enfance.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les attentes sont élevées après le passage de l’ex-ministre Francine Charbonneau qui avait affirmé qu’elle ne voyait pas de différence entre un CPE et une garderie commerciale — un commentaire que n’ont toujours pas digéré les acteurs du milieu de la petite enfance.

Ce texte fait partie du cahier spécial Réseau scolaire

De plus en plus de parents trouvent avantageux financièrement d’envoyer leur enfant en garderie privée. Les services de garde en milieu familial en pâtissent à tel point que certains n’ont d’autre choix que de fermer leurs portes.

Il y a à peine 18 mois, les parents avaient encore coutume de se frapper le nez à une liste d’attente lorsqu’ils désiraient inscrire leur enfant dans un service de garde en milieu familial. Aujourd’hui, non seulement ces fameuses listes d’attente n’existent plus, mais on trouve de nombreuses places vacantes.

Selon un recensement effectué auprès des responsables en service de garde en milieu familial (RSG) membres de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), plus de 815 places sont disponibles dans 13 grandes villes. Des RSG ont perdu la moitié de leur clientèle, elles qui accueillent habituellement entre 6 et 9 enfants. Pour ces travailleuses autonomes, cela implique une baisse de revenu drastique. De plus en plus de RSG se voient dans l’obligation de fermer leurs portes et de se réorienter.

« C’est du jamais vu ! », s’exclame Dany Lacasse, vice-président des secteurs privés à la Fédération de la santé et des services sociaux de la CSN (FSSS-CSN) qui regroupe 3200 RSG.

Où vont alors les parents ? Dans les garderies commerciales ou les garderies en milieu familial non subventionnées. « Ils vont au privé pour bénéficier des versements anticipés du crédit d’impôt pour frais de garde d’enfants, explique M. Lacasse. Pour une bonne partie de la population, c’est plus avantageux financièrement qu’une place à contribution réduite dans un CPE ou un milieu familial régi et subventionné. » Entrée en vigueur au printemps 2015, la modulation des frais de garde en fonction du revenu familial net a en effet poussé des parents à refaire leur budget et à choisir l’option la moins coûteuse.

Des services de qualité mis en pièces

« On est en train de tuer le réseau des services de garde éducatifs », prévient Valérie Grenon, vice-présidente de la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec affiliée à la Centrale des syndicats du Québec (FIPEQ-CSQ) qui représente 11 700 RSG.

Elle s’attend à une véritable crise après la période des impôts, lorsque tous les parents auront pris la mesure du coût réel de l’augmentation des frais de garde pour les places à contribution réduite. Elle craint que la migration vers le privé ne s’accentue. « C’est déplorable pour l’avenir des enfants du Québec, car les meilleurs services sont offerts dans les CPE et les milieux familiaux régis et subventionnés », déclare-t-elle.

Valérie Grenon rappelle que les RSG ont une formation tant en développement de la petite enfance qu’en santé et sécurité au travail. Elles suivent six heures de perfectionnement chaque année. Elles ont fait l’objet d’une vérification d’absence d’empêchement, c’est-à-dire qu’elles n’ont jamais été condamnées, mises en accusation ou n’ont jamais fait preuve de comportements répréhensibles. Elles sont obligées de suivre un programme éducatif régi par le gouvernement. Elles sont supervisées par des bureaux coordonnateurs qui leur offrent un soutien pédagogique et technique, en plus de les visiter à l’improviste pour faire les contrôles d’usage. Rien de tout cela n’est assuré dans une garderie commerciale. « Bref, ce sont des professionnelles, résume-t-elle. Je ne veux pas jeter la pierre aux garderies privées et je suis certaine qu’il y a des femmes compétentes qui y travaillent. Mais je crois sincèrement que nos services de garde sont plus propices au développement global des enfants. »

Coupes dans les services

Une autre ombre plane sur les services de garde en milieu familial, celles des coupes annoncées de 120 millions $. « Les compressions ne toucheront pas la rémunération des RSG, mais elles risquent de réduire les services offerts par les bureaux coordonnateurs, explique Dany Lacasse. Les éducatrices auront plus difficilement accès aux conseillers pédagogiques, aux psychoéducateurs et aux psychopédagogues pour les aider à soutenir le développement des enfants. »

« Ça a déjà commencé, observe Valérie Grenon. Avec la menace de coupes, on sent que les directeurs de bureaux coordonnateurs font attention. Comme les compressions n’ont pas été détaillées officiellement, on ne sait pas encore où ça fera mal… »

Les RSG et leurs représentants syndicaux attendent de pied ferme le nouveau ministre de la Famille, Sébastien Proulx. Il faut dire que les attentes sont élevées après le passage de l’ex-ministre Francine Charbonneau qui avait affirmé qu’elle ne voyait pas de différence entre un CPE et une garderie commerciale — un commentaire que n’ont toujours pas digéré les acteurs du milieu de la petite enfance.

« On veut avoir de l’espoir, mais ce qu’on lit sur M. Proulx nous inquiète, admet Dany Lacasse. Il a déjà affirmé qu’il valait mieux donner 100 $ par semaine à chaque famille pour payer les services de garde. Il ne semble pas avoir à coeur la qualité des services. Néanmoins, on a hâte d’en discuter avec lui. »

Tant la FSSS-CSN que la FIPEQ-CSQ militent pour une révision de la fiscalité. « On veut l’annulation de la modulation des frais de garde, dit Valérie Grenon. On veut revenir à l’universalité des tarifs dont le but premier était de permettre à tous les enfants, peu importe leur classe sociale, d’avoir accès aux mêmes services de qualité, et à des milliers de femmes de retourner sur le marché du travail. »