Les CPE crient à «l’acharnement»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
20 000 personnes se sont réunies dimanche dernier sur la place Émilie-Gamelin à Montréal et 10 000 de plus dans une vingtaine de villes ailleurs au Québec pour dénoncer les coupes de 120 millions de dollars prévues par le gouvernement Couillard.<br />
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir 20 000 personnes se sont réunies dimanche dernier sur la place Émilie-Gamelin à Montréal et 10 000 de plus dans une vingtaine de villes ailleurs au Québec pour dénoncer les coupes de 120 millions de dollars prévues par le gouvernement Couillard.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Dans les rangs de l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE), l’heure est à la satisfaction. Avec 20 000 personnes réunies dimanche dernier sur la place Émilie-Gamelin à Montréal, et 10 000 de plus dans une vingtaine de villes ailleurs au Québec, ses membres savent désormais qu’ils sont soutenus par les familles québécoises dans leur lutte contre les compressions de 120 millions de dollars que le gouvernement de Philippe Couillard veut leur faire subir cette année.

« C’est très encourageant, car ce sont des parents, des grands-parents qui se sont déplacés le 7 février dernier, estime Louis Sénécal, p.-d.g. de l’association qui regroupe les deux tiers des CPE de la province. Des citoyens qui se sont levés pour manifester leur sentiment d’appartenance et leur fierté d’avoir au Québec un service éducatif pour les plus jeunes. »

M. Sénécal est formel : si les 120 millions de coupes prévues devaient ne pas être annulées, c’est les services aux enfants qui seront touchés. C’est même, selon lui, clairement ce que le gouvernement demande aux CPE.

« 120 millions, pour un CPE de 60 enfants, c’est 85 000 dollars de compressions, calcule-t-il. C’est donc deux à trois postes d’éducatrices, des heures à la cuisine et 20 % des dépenses en entretien ménager. On n’aura pas le choix de couper là-dedans. Le ministère nous a clairement indiqué qu’on devra s’attaquer aux heures de travail des éducatrices puisque c’est, de loin, le poste budgétaire le plus important. Rendez-vous compte que 85 000 dollars, c’est environ 12 % du budget annuel d’un CPE. L’an dernier, on a déjà eu des coupes de 3 % et ça a été difficile. Là, on nous en demande quatre fois plus. »

S’il y avait effectivement de nombreux citoyens au rassemblement de dimanche, les éducatrices étaient elles aussi venues en nombre manifester leur mécontentement.

« C’est un cri d’alarme que nous poussons, affirme Valérie Grenon, éducatrice au CPE Allô mon ami et première vice-présidente de la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec (FIPEQ), syndicat qui représente 2000 éducatrices, responsables en alimentation et préposés à l’entretien. Les filles ont peur pour leur emploi. Elles ont peur pour la qualité de leur travail et des services qu’elles donnent aux jeunes enfants. Les coupes ont commencé il y a un an avec les préposés à l’entretien. Ils avaient auparavant 30 à 32 heures par semaine pour assurer la salubrité des centres. Leurs heures sont coupées à 10 heures par semaine. Parfois, même, le poste n’existe plus. »

C’est alors tout le travail de désinfection des jouets, des vêtements, des débarbouillettes, des locaux, etc., qui revient dans le giron des éducatrices.

« Et pendant qu’elles font ça, elles ne sont pas là pour stimuler le développement des enfants, ni pour faire des tâches pédagogiques, ajoute-t-elle. Ça, c’est sans compter les nouvelles compressions de 120 millions. On entend dire que pour un CPE de 80 places, c’est 4000 heures de travail qui devront être coupées sur les 24 000 heures effectives annuellement aujourd’hui. On nous dit qu’on va couper dans les pauses. OK, mais les filles vont se retrouver avec dix enfants pendant le dodo… elle est où la sécurité là-dedans ? »

Même discours à la Confédération des syndicats nationaux (CSN), elle aussi présente au rassemblement de dimanche.

« La sécurité et la salubrité… ajoute Véronique de Sève, vice-présidente de la CSN, responsable du dossier de la condition féminine. On a déjà coupé dans les crayons, dans l’alimentation, les enfants ayant aujourd’hui moins de diversité sur ce plan-là. On réduit au maximum les heures de pause, on ne remplace pas les absences, les groupes se mélangent, on joue avec les ratios, ça pose toute la question du lien d’appartenance de l’enfant avec son éducatrice. Et l’entretien ménager là-dedans… si on coupe dans la salubrité, ça va être des microcosmes de microbes, les CPE ! On n’est pas rendu là. Mais l’élastique, il est tiré au maximum. Si on veut pas qu’il nous éclate à la figure, il faut faire cesser cette folie gouvernementale. »

La CSN se bat sur ce dossier dans un cadre plus général de lutte contre les politiques d’austérité du gouvernement de Philippe Couillard. Parce qu’elle estime que ce n’est pas le modèle que le Québec s’est donné. Parce que le réseau des CPE a mis des années à trouver sa vitesse de croisière et qu’il n’est pas question de le mettre à mal. Parce qu’il a permis à des milliers de femmes de retourner sur le marché du travail et que les études démontrent que ça a été économiquement bénéfique pour la province.

« Est-ce qu’on veut vraiment revenir aux belles histoires des Pays d’en haut ?, questionne Mme de Sève. Il faut stopper les compressions et réinvestir dans les CPE. En plus des 120 millions, il y a des subventions auxquelles les centres n’ont plus droit, notamment pour l’entretien de leur bâtisse. Est-ce qu’on veut se retrouver avec un parc immobilier aussi mal en point que l’est celui des écoles ? »

Comme Louis Sénécal et Valérie Grenon, Véronique de Sève ne voit pas d’autre explication à ces coupes à répétition dans le réseau qu’une visée purement idéologique. Ils en sont certains, le gouvernement libéral veut en finir avec les CPE.

« Avec la modulation des tarifs qui entre en vigueur cette année, pour certains parents, il devient financièrement plus intéressant de placer leurs enfants en garderie commerciale non subventionnée, affirme Louis Sénécal. Sauf que ça n’est pas du tout la même chose. Il y a un programme éducatif, en CPE. Et il y a trois fois moins de plaintes de la part des parents pour deux fois moins d’enfants. »

« Le gouvernement laisse entendre qu’une garderie, c’est une garderie, ajoute Mme de Sève. Or, ce n’est pas vrai. Une garderie privée, ce sont des promoteurs qui essayent de faire de l’argent sur le dos des enfants. Un CPE, c’est une tout autre gouvernance. Il y a des parents, des éducatrices, des gens du milieu dans les conseils d’administration. On dit souvent qu’il faut tout un village pour éduquer un enfant. Eh bien, un CPE, c’est comme une microsociété, comme le village. L’enfant est au coeur du projet. »

 

Le rassemblement, et après ?

Le rassemblement du 7 février a eu lieu alors même que de nombreuses informations contradictoires circulaient sur les compressions à venir. À la fin janvier, le Conseil québécois des services de garde éducatifs à l’enfance (CQSGEE), une autre association représentant des CPE, a en effet signé une entente de principe avec le gouvernement, affirmant que les coupes avaient été considérablement réduites. Ce que le nouveau ministre de la Famille, Sébastien Proulx, s’est empressé de démentir. Selon lui, les compressions de 120 millions de dollars sont là pour rester.

« Nous avons rencontré le nouveau ministre et le ton a été cordial, rapporte M. Sénécal de l’AQCPE. Ce changement d’interlocuteur est un signal positif, mais s’il ne vient pas avec un changement de position, ça ne fonctionnera pas. Le premier ministre a imposé des compressions dans un contexte économique difficile, précisant que lorsque l’on serait revenu à l’équilibre, il serait temps de réinvestir. Maintenant, on nous annonce un surplus budgétaire… Il est donc grand temps d’arrêter de s’acharner. »

Au sein des CPE, dans les conseils d’administration, les parents étudient ces jours-ci la possibilité de réduire les heures d’ouverture, voire de fermer les CPE une journée en signe de protestation. Plusieurs ont déjà voté pour, et si le dossier n’avance pas, le mouvement devrait se mettre en branle dans le courant du mois de mars.

« Nous allons respecter la position des parents, indique le p.-d.g. de l’AQCPE. Rien ne sera imposé, c’est à la lumière des résolutions qui auront été prises, que l’association décidera de la suite du mouvement. »