Levée de boucliers pour l’immersion française

Dans la capitale nationale, 70% des élèves du régime public anglophone optent pour l’immersion française en maternelle.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans la capitale nationale, 70% des élèves du régime public anglophone optent pour l’immersion française en maternelle.

Ils parlent peu le français, voire pas du tout. Mais des dizaines de parents anglophones d’Ottawa promettent de se battre jusqu’au bout pour éviter que le conseil scolaire anglophone aille de l’avant avec une réforme majeure de ses programmes d’immersion française.

L’Ottawa-Carleton District School Board (OCDSB) ne l’avait pas vu venir. Mais dans la capitale nationale, où 70 % des élèves du régime public anglophone optent pour l’immersion française en maternelle, ne s’attaque pas qui veut à ces populaires programmes.

Depuis des mois, les conseillers (commissaires) scolaires sont inondés de courriels. Des groupes de parents n’hésitent plus à se présenter, pancartes en mains, à leurs rencontres publiques habituellement désertes. Sur Facebook, ils sont plus de 250 à s’être ligués pour dénoncer cette « attaque » envers l’avenir de leurs enfants.

Réforme édulcorée

Au coeur du scandale : l’intention de l’OCDSB de revoir nettement à la baisse le nombre d’heures d’enseignement en français au cours des premières années du primaire, une décision qui permettrait des économies substantielles. En réponse aux protestations, la réforme proposée a été édulcorée. Mais trop peu au goût de plusieurs.

En vertu de ces changements, toutes les classes de maternelle 4 ans et 5 ans deviendraient bilingues, ce qui permettrait de toucher 2 millions de plus en subventions provinciales. Puis, en 1re année, ceux qui le désirent entreprendraient leur immersion française. Avec un bémol de taille : les mathématiques seraient désormais enseignées en anglais plutôt qu’en français, comme c’est le cas actuellement. La proportion de matières enseignées en français passerait de 100 % à 80 % en 1re année, et de 80 % à 60 % en 2e et 3e. Les enseignants bilingues ainsi dégagés seraient réaffectés aux maternelles.

L’OCDSB assure que cette réforme « s’appuie sur la recherche ». Surtout, elle permettra de réaliser des économies de plusieurs millions. Mardi soir, les élus ont eu droit aux doléances de dizaines de parents venus exprimer leur opposition. Mardi prochain, ils trancheront.

« C’est le bilinguisme de nos enfants qui est en jeu », croit Nadine Foster, une Franco-Manitobaine ayant perdu l’usage du français lorsque ses parents ont déménagé en Alberta. La fonctionnaire s’est juré que ses enfants maîtriseraient, eux, le français. « J’aurais pu envoyer mon enfant dans des écoles catholiques ou publiques, francophones ou anglophones. J’ai choisi l’OCDSB parce qu’on y commençait tôt l’immersion. Ce qu’ils proposent, c’est une érosion de l’exposition au français. Le seul problème que cela permet de régler est budgétaire. »

Un plan qui « ne tient pas la route »

Anglo-Montréalais d’origine, lui-même produit de l’immersion, Colin Harris songe à inscrire son enfant dans une école franco-ontarienne si la réforme est adoptée. « Leur plan ne tient pas la route », dit-il.

Des groupes d’anglophones qui se mobilisent pour assurer la défense du français : « C’est peut-être inhabituel, mais j’avoue que ça me plaît bien »,soutient pour sa part Marc Gobeil, le directeur du régime d’immersion en français de l’Université d’Ottawa, qui accueille chaque année des hordes d’élèves en immersion. Ces programmes sont plus populaires que jamais, notamment chez les néo-Canadiens. La langue n’est plus aussi politique qu’autrefois, fait-il remarquer. Du moins, à l’ouest de la rivière des Outaouais.

Centenaire d'une autre lutte 

Par un drôle hasard, ces protestations survenaient la veille du centenaire d’un autre point fort des luttes scolaires en Ontario, cette fois pour des écoles de langue française à part entière.

Le 3 février 1916, 125 enseignantes franco-ontariennes déclenchaient la grève, forçant la fermeture de 17 écoles. Elles s’opposaient ainsi à l’infâme règlement XVII, qui, de 1912 à 1927, interdit formellement l’éducation en français après la 2e année.

Ce jour-là, à l’école Guigues d’Ottawa, enseignantes et mères avaient brandi épingles à chapeaux et ciseaux pour repousser les policiers et inspecteurs du ministère chargés de s’assurer qu’on n’enseigne pas en français. Cette « bataille des épingles à chapeau » constitue l’un des mythes fondateurs de l’identité franco-ontarienne.

5 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 3 février 2016 06 h 59

    C'est renversant ...

    qu'autant de parents dans la région d'Ottawa demandent que leurs enfants apprennent le français dès la maternelle. Si au Québec n'étions pas en déroute face à notre langue, nos enfants aussi pourraient très jeunes apprendre l'anglais. Mais comme notre langue est continuellement en danger, nous ne pouvons pas nous le permettre.

    • Chantal Gagné - Inscrite 3 février 2016 09 h 17

      Ce qui n'empêche pas les jeunes Québécois d'atteindre un niveau de bilinguisme souvent supérieur aux jeunes anglophones qui étudient en immersion française. L'anglais entre par toutes les fissures, et elles sont nombreuses, pour que les jeunes apprennent l'anglais, et plusieurs en profitent. Il suffit de lire sur Facebook, Instatgram... On devrait plutôt se questionner sur la piètre qualité du français de jeunes Québécois qui traversent le système scolaire francophone et n'ont pas la maîtrise du français. Notre PM canadien est un bel exemple, et ce n'est certes pas parce qu'il a étudié en milieu défavorisé.

    • Jean Richard - Abonné 3 février 2016 09 h 29

      Les enfants francophones au Québec sont immergés en permanence dans un environnement anglophone alors que les petits anglophones de la capitale fédérale peuvent facilement se rendre à l'âge adulte sans n'avoir jamais vu ou entendu de français.

      C'est une différence élémentaire qui, au départ, rend inapplicable cette réciprocité.

  • Louise Collette - Abonnée 3 février 2016 09 h 34

    Le français

    D'accord avec vous Madame Gervais, au Québec, à Montréal en particulier, l'envahisseur c'est l'anglais.
    À Montréal le français recule rapidement et si ça se poursuit de cette façon nous en serons à sauver les meubles, il faut voir venir et demeurer vigilant(s)
    Mais je suis ravie de constater qu'on se bat hors Québec, pour le français, je ne pensais pas vivre assez longtemps pour voir ça.....

  • David Cormier - Inscrit 3 février 2016 16 h 51

    Bof...

    Quand même, il faut faire attention de bien interpréter ce fait divers et ne pas voir une volonté réelle de la part des anglophones d'Ottawa de parler français. Je crois que ces parents anglophones pensent à l'avenir de leurs enfants dans la fonction publique, où ça paraît bien dans un cv d'être bilingue, surtout dans de hautes fonctions (même si le français est dans la réalité très peu utilisé dans les ministères fédéraux). Et il faut mettre cette nouvelle en parallèle avec le fait que les francophones d'Ottawa se battent en vain depuis des années pour que la ville ait le statut de ville bilingue.