Le tutorat, ou l’autre école privée

Armand étudie les maths avec son tuteur, Anthony.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Armand étudie les maths avec son tuteur, Anthony.
Éducation parallèle, «de l’ombre» ou «supplémentaire», les activités d’apprentissage en surplus de l’école, ou tutorat privé, ont le vent dans les voiles. Injustice scolaire ou coup de pouce pour pallier les faiblesses de l’école publique ?
 

Un samedi de décembre, 15 h. Chaises en oblique, lumière dirigée, le silence d’un appartement de Villeray ne laisse filtrer que le son de la voix d’Armand Luque et de celle d’Anthony Sunseri, son tuteur.

Une calculatrice grand format et sophistiquée déborde des carnets d’exercices, mais Armand est concentré sur autre chose.

« On est partis pour la factorisation, tu vas travailler là-dessus », lui dit Anthony. Les feuilles d’un cahier d’exercices se tournent jusqu’à la page 73. « J’adore », glisse le jeune homme, à moitié ironique, avant de dire plus sérieusement quelques instants après : « C’est une simple mise en évidence, non ? »

L’ambiance est sérieuse sans être sévère. Comme celle du centre d’apprentissage Succès scolaire dans Côte-des-neiges, la compagnie avec laquelle la famille Luque fait affaire. Le samedi matin, une armée de tuteurs cogne aux portes de ses élèves. De l’autre côté du fleuve, la salle d’attente du centre Kumon de Brossard se gorge et se dégorge de ses jeunes apprenants tous les soirs en saison d’étude.

Déjà très présente en Asie et en Europe, l’industrie du tutorat est en pleine expansion en Amérique du Nord. Dans un rapport, l’UNESCO invitait dès 2009 les gouvernements à prendre acte du phénomène et à lui faire face. Ce système « de l’ombre » n’est pas nécessairement une mauvaise chose, mais les décideurs doivent « se demander pourquoi les parents à travers le monde sont prêts à investir des sommes aussi considérables pour complémenter la scolarité », y dit l’auteur principal, Mark Bray.

Ce professeur d’éducation à l’Université de Hong-Kong va jusqu’à parler de « privatisation cachée du système » dans des pays comme la Corée du Sud où jusqu’à 80 % des enfants font des heures supplémentaires après la classe.

Si cette pratique n’atteint pas encore ces sommets ici, M. Bray souligne également l’ironie de la voir surgir là où l’école publique est gratuite, là où on a voulu tempérer les inégalités sociales par l’éducation.

Pas pour toutes les bourses

À un tarif minimum de 40 $ de l’heure, avec un potentiel de plusieurs heures par semaine, cet accompagnement n’est pas pour toutes les bourses. Pour « donner toutes les chances de réussir » à son fils, Jean-Louis Luque dépense entre 160 et 300 $ par mois. Kumon facture mensuellement entre 100 $ et 130 $ pour deux rencontres hebdomadaires et des feuillets d’explications et d’exercices.

« Comme parent, c’est certainement une chose sensée à faire. On devrait s’inquiéter cependant du fait que seulement un segment de la population y a accès », reconnaît Janice Aurini, professeure de sociologie à l’Université de Waterloo.

Benoit Archambault, président de Succès scolaire, se défend de perpétuer l’élitisme en offrant des bourses de tutorat aux moins favorisés. Patricia Roy, directrice de S.O.S. études de Laval, l’envisage plutôt comme un choix : « J’ai vu des familles moins aisées gratter leurs fonds de tiroirs et des parents très à l’aise annuler la moitié des cours. » Le tutorat deviendra-t-il une autre façon de faire pencher la toute relative « égalité des chances » de son côté ? Ou cette ruée exprime-t-elle un malaise envers les standards éducatifs ?

« Il ne faut pas le prendre comme un désaveu envers le système public », croit Janice Aurini, de l’Université de Waterloo. En Ontario, 70 % des parents ont en effet indiqué à des chercheurs de l’Université de Toronto être satisfaits du système scolaire. « Les enseignants sont bien formés, les élèves réussissent bien les tests internationaux, le système est bon », insiste Mme Aurini.

École « limitée »

Lise Couture, propriétaire de la franchise Kumon de Brossard note tout de même une certaine inquiétude chez certains clients : « Les bases arithmétiques sont moins bien maîtrisées, alors que le programme est très étendu. Ils font déjà de la résolution de problèmes en 2e ou 3e année. »

« L’école étant limitée, il y a une place pour des services externes », indique quant à lui Benoit Archambault. Certaines commissions scolaires et écoles proposent directement des listes de compagnies privées de tutorat.

« 94 % des élèves augmentent leurs notes », promet-il. Sur la page Web de Kumon, des témoignages d’enfants prodiges : « Pravav a obtenu son baccalauréat à 17 ans », Christine, 10 ans, a quant à elle « réussi une classe de géométrie à l’Université Johns-Hopkins ».

L’industrie vend parfois du rêve, et l’entrée dans les « meilleures » écoles secondaires, mais pas seulement. Dans la réalité, « on reçoit beaucoup d’enfants avec déficit d’attention, médicamentés et quelques autistes », expose Mme Couture. Certains parents se sentent dépassés ou encore ne connaissent pas le système scolaire, constate quant à elle Patricia Roy, chez S.O.S. études.

Armand Luque n’est pas de ceux qui ont commencé le tutorat en bas âge, ni un rescapé d’un naufrage académique certain. « J’ai toujours préféré les maths et je voulais m’arranger pour continuer à les aimer », indique-t-il, responsable et réfléchi. Il a aussi « un rêve », révèle son père Jean-Louis Luque. Ce jeune Français d’origine est passionné d’informatique et il veut accéder à un baccalauréat scientifique (l’équivalent du DEC en sciences de la nature).

À 17 ans, il est dans sa dernière année d’étude du programme français au Collège Stanislas à Montréal. Au printemps 2015, à la fin de la troisième, ou l’équivalent du secondaire 4 québécois, il devait passer un brevet basé sur trois matières, dont les mathématiques. Avec des résultats d’à peine plus de 10 sur 20 dans cette matière, l’adolescent s’est mis d’accord dès novembre 2014 avec ses parents pour se « booster », comme il le signifie.

Et ce, quitte à y passer ses samedis. « C’est sûr que je préférerais me reposer, mais on s’y fait. On est une équipe maintenant avec Anthony, c’est mon ami », dit-il. Son tuteur acquiesce : quand Armand a décroché 18 sur 20 en maths, six mois après le début de ses visites, il était « aussi heureux que lui ». Cet étudiant universitaire en biochimie, lui aussi originaire de France, se voit comme un outil supplémentaire, « sans jamais se substituer au professeur ».

Comme parent, c’est certainement une chose sensée à faire. On devrait s’inquiéter cependant du fait que seulement un segment de la population y a accès.

5 commentaires
  • Serges Tanguay - Inscrit 9 janvier 2016 09 h 16

    Se donner bonne conscience?

    Je crois que les formes d'aide à l'apprentissage offerts par Allo-prof, diversifiées, facilement accessibles et gratuites sont promesses d'efficacité et de justice. Sans ignorer que certains individus vivant une problématique complexe d'apprentissage aient besoin de tutorat, je trouverais un peu ridicule la naissance d'une industrie de l'accompagnement personnel dans l'apprentissage. Je ne peux évidemment pas supposer les motivations des parents à investir ainsi dans la performance académique de leurs rejetons, mais il est à souhaiter que ce ne soit pas snobisme ou par marchandage éducationnel.

    Plus de douze millions de demandes d'aide l'an passé pour Allo-prof. Une organisation toute québécoise et gratuite. Chapeau à toutes celles et à tous ceux qui animent ce service.

  • Jean Laberge - Inscrit 9 janvier 2016 12 h 13

    Croire en Sisyphe

    Cela donne raison au philosophe Robert Nozick qui soutenait, dans Anarchie, État et utopie (1974), que « la liberté bouleverse l'égalité ». Imaginez un État égalitariste de redistribution. selon divers degré et formule. La liberté bouleversera toujours le système égalitaire de redistribution en question. Croire en l'égalité, c'est croire au mythe de Sisyphe.

    • Loyola Leroux - Abonné 10 janvier 2016 13 h 24

      Il faut balancer les deux aspects de la réalité, tout en sachant que l'etre humain penchera toujours un peu d'un coté ou de l'autre, c'est la nature humaine.

  • Hélène Boily - Abonnée 9 janvier 2016 17 h 36

    Salle de classe et apprentissage

    De plus en plus de jeunes n'arrivent pas à apprendre en salle de classe. Ont besoin de l'attention juste pour eux. En visite scolaire au musée, ils reçoivent un casque d'écoute pour avoir une sensation "privée" de la voix de l'animateur. Symptômatique, non? Ainsi la visite se passe sans que l'adulte n'ait à élever le ton. L'école publique échoue où elle réussissait autrefois. Où faut-il chercher une réponse? Sociologues, philosophes, qu'en pensez-vous?

    Enseignante retraitée de 2015.

  • Loyola Leroux - Abonné 9 janvier 2016 21 h 04

    Le tutorat un des dommages collaréraux del’école pour tous

    Ce probleme souleve une conception de l’homme et de l’éducation fondamentale. Est-ce que chaque etre humain peut obtenir le fameux ‘’Doctorat pour tous’’ que met de l’avant la gauche ? Est-ce que 100% de la population en age peut obtenir un diplôme de ‘’Secodaire V’’ ?
    Le tutorat est un des dommages collatéraux de l’école pour tous. Les enseignants passent trop de temps avec les handicapés, les MSA, les TDAH, en réunion, en journées pédagogiques, en greve, etc. Ils n’ont presque pas de temps pour les écoliers moyens et abandonnent completèment à leur sort les meilleurs en disant, et je l’ai souvent entendu à l’école : ‘’De toute facon, ils vont s’en sortir seuls, pourquoi s’en occuper !’’
    Devant cette situation les bons parents font des sacrifices pour payer des tuteurs pour que leurs enfants apprennent le minimum et un peu plus.
    Notre société réclame que ‘’Chacun soit à sa place’’ pour bien fonctionner. Nous avons besoin de bons DEP, DEC et Bac, mais tous ne peuvent faire un bac !!!