La recette chinoise du succès scolaire

Des photos prises dans les classes du collège Elite, installées au cégep de Saint-Laurent à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des photos prises dans les classes du collège Elite, installées au cégep de Saint-Laurent à Montréal.

Dernier dimanche avant Noël, alors que les écoles ont fermé les manuels et leurs portes jusqu’en janvier, Yizhou Wang, 11 ans, est assis à un pupitre. Comme tous les dimanches. Autour de lui, comme dans les salles de classe voisines, des élèves du primaire et du secondaire écoutent en silence les enseignants du collège Élite, une école de tutorat privé où plus de 60 % de la clientèle est d’origine chinoise.

Plusieurs d’entre eux reviendront le lendemain pour le « camp d’hiver ». Au menu pour le temps des Fêtes : cours de français, de mathématiques et d’anglais, entre autres.

Yizhou, arrivé à Montréal avec son père en mars dernier, de Nankin, en Chine, se prépare à l’examen d’entrée au secondaire. Son souhait est d’aller au collège privé Regina Assumpta, lance-t-il dans un français fluide, lui qui était encore unilingue mandarin il y a moins d’un an.

Pour son père, Yijun, inscrire son fils unique à des classes de tutorat, en plus de l’école régulière, relevait de l’évidence. Il fallait, dit-il, que Yizhou rattrape le plus rapidement possible son retard en français afin de passer avec succès l’examen d’entrée au secondaire.

Pour augmenter ses chances, ils ont même devancé leur arrivée à Montréal, laissant ainsi derrière eux mère et femme, qui ne pourra immigrer avant plusieurs mois encore. « Nous avons planifié notre arrivée à Montréal en fonction de l’éducation de notre enfant », résume Yijun Wang.

Ruée vers les écoles privées

Chez les élèves d’origine chinoise à Montréal, succès scolaire se conjugue bien souvent avec tutorat privé. Et succès scolaire il y a. Selon les chiffres du ministère de l’Éducation colligés entre 2002-2003 et 2013-2014 dans les écoles secondaires privées de Montréal, le nombre d’élèves dont la langue maternelle est le mandarin ou le cantonais est passé de 24 à 175 au collège Jean-de-Brébeuf, de 5 à 243 à Jean-Eudes, de 30 à 229 au collège Regina Assumpta et de 16 à 106 au pensionnat du Saint-Nom-de-Marie.

Au collège privé Jean-Eudes, où les élèves asiatiques représentent environ 20 % de la clientèle, la directrice générale, Nancy Desbiens, observe clairement que le recours au tutorat privé est plus courant chez ces élèves. « Ils réussissent très, très bien. Ils font vraiment tout pour réussir », dit-elle.

Tradition chinoise

Selon Bradley Zhao, directeur du collège Élite, l’éducation est une priorité pour les Chinois. « C’est la tradition, dit-il. En Chine, si tu as 10 $ et que tu as le choix entre payer pour manger ou pour t’éduquer, tu optes pour l’éducation. Le niveau de sacrifices que l’on est prêt à faire est très élevé. »

Pour Julian Dierkes, sociologue à l’Université de Colombie-Britannique qui s’est penché sur le tutorat privé en Asie, « les Chinois sont largement convaincus qu’une bonne et prestigieuse éducation mène directement à une bonne carrière. C’est un investissement. Et, contrairement à ce qui prévaut au Canada, il existe un fort consensus en Chine sur la hiérarchie du prestige entre les écoles et les universités. Ça peut donc être très compétitif. […] Dans ce contexte, le tutorat privé est une partie normale du système d’éducation ».

La majorité des élèves chinois fréquentent ainsi les bu xi ban, ces écoles de tutorat du soir et de fin de semaine. Une pratique que, bien souvent, les immigrants chinois apportent avec eux.

Différences culturelles

Dans le réseau scolaire montréalais, la compétition est à des années-lumière de celle, féroce, qui prévaut en Chine, assurent en choeur Xiaonan Feng et son fils, Shuzhao, qui est en 2e secondaire à Jean-de-Brébeuf. « Les gens d’ici voient les jeunes Chinois travailler fort, fort, fort, mais ce n’est pas si pire que ça. En Chine, c’est plus difficile, on travaille plus fort », assure le père, lui aussi séparé de sa femme neurologue restée en Chine, incapable de trouver un emploi similaire au Québec. « Ici, la proportion des élèves qui passent les examens d’entrée au secondaire est nettement plus élevée qu’en Chine. »

« En Chine, j’étais bon en maths. Mais, sans vouloir offenser, je suis bien meilleur ici! » renchérit Shuzhao, qui a fait les cinq premières années de son primaire dans la province de Henan. Pourtant, le tutorat reste selon lui indispensable pour améliorer ses résultats dans les matières où il excelle moins.

Outre le français, qu’il ne parlait ni ne lisait avant d’arriver à Montréal, il doit fournir un effort supplémentaire en histoire, en géographie et dans les autres disciplines qui s’éloignent des sciences pures. « L’histoire du christianisme, de l’Occident, je ne connais pas bien ça », confie-t-il. S’ajoutent à cela les habitudes d’apprentissage. « En Chine, on nous dit de mémoriser. Beaucoup. Même des textes. Ici, on doit comprendre, donner son opinion et développer. Je ne suis pas habitué. C’est une énorme différence », résume Shuzhao Feng.

Selon M. Feng, sans le tutorat, jamais les portes de Jean-de-Brébeuf ne se seraient ouvertes pour son fils, qui rêve de suivre les traces de sa mère en allant étudier la neurologie à l’université McGill. Il a d’ailleurs refait sa première année du secondaire dans cette école privée après avoir passé un an dans le public, puis réussi enfin l’examen d’entrée. Et, à présent qu’il y est, pas question de ralentir la cadence d’étude. « Aller en médecine, c’est pas si facile que ça! affirme Shuzhao. Il faut que je continue à travailler fort. »

En Chine, si tu as 10 $ et que tu as le choix entre payer pour manger ou pour t’éduquer, tu optes pour l’éducation. Le niveau de sacrifices qu’on est prêts à faire est très élevé.

6 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 9 janvier 2016 12 h 19

    Bravo Shuzhao! Tu es meilleur que la grande majorité des ministres fédéraux non-francophones!

    En mars Shuzao ne parlait que le mandarin, le janvier suivant, il parle un français fluide. À 11 ans. Bravo Shuzaho! Vous avez des leçons à donner en respect de votre société d'accueil à plusieurs.

    Que font donc nos concitoyens anglophones qui se font dire depuis la première année du primaire que le Canada est un pays bilingue et qui atteignent l’âge adulte, voire un âge avancé, sans avoir appris cette langue - y compris la grande majorité des ministres non-francophones fédéraux qui administrent aussi le Québec? Y compris le premier conseiller de Justin qui est demeuré plusieurs années à Montréal et a étudié à McGill (j'espère qu'il n'a pas voté au référendum de 1995 en plus).

    Aucune excuse. Impardonnable. Même en étant complaisant et en pardonnant à ceux nés et élevés à l’étranger et qui ne vivent pas qu Québec, ça fait encore une grosse majorité des ministres.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 janvier 2016 14 h 35

    Qu'ont les éleves chinois et vietnamiens ?

    La curiosité de connaitre et le désir de réussir..... J-P.Grisé

  • Hélène Boily - Abonnée 9 janvier 2016 17 h 50

    Question de valeurs

    Au Québec (en Occident), l'éducation et l'effort ne sont certainement pas sur un piédestal. Sans jeter le bébé avec l'eau du bain, ne pourrait-on pas trouver le meilleur des deux mondes? Donner son opinion c'est bien, mais si on n'a rien appris et rien compris, que vaudra ladite opinion?
    Apprendre de longs textes par coeur, c'est joli, mais si on n'en a pas bien compris tous les détours, ça donne quoi à part cultiver la mémoire et l'érudition?
    Regardons ce qu'on peut apprendre des Asiatiques et ce qu'on a de bon à partager avec eux et avançons, bon yenne!

  • Normand Renaud - Inscrit 9 janvier 2016 23 h 03

    Force et volonté

    Vrai que le tutoriat pour les nouveaux arrivants est nécessaire. Les chinois et sûrement d'autres ethnies, ont aussi cette force de réussir. Pour entériner ce qui est dans le texte, ma belle-fille chinoise est arrivée ici en été 2010 pour débuter son secondaire à 12 ans. Elle ne parlait pas français.
    Elle a été en classe de francisation pour faire le sec.I sur deux ans à l'école publique St-Martin à Laval puis sec.II à Mont-de-Lasalle avec un soutien tutorial. Elle a esuite intégré les classes régulières depuis.

    Aujourd'hui en sec.V en sciences naturelles, elle réussie très bien sans avour passé par les écoles privées sauf un support privé supplémentaire avec SOS études en français et anglais en sec.II car pas d'apprentissage en anglais durant la francisation.

    Donc je peux dire que nos écoles publiques sont aussi à la hauteur. Bravo.

  • Hélène Gervais - Abonnée 10 janvier 2016 07 h 44

    Si nos enfants étaient ....

    aussi motivés et étudiaient plutôt que faire des grèves, les enseignants seraient plus heureux, car des élèves motivés est très motivant pour un enseignant.