Le boom de l’école alternative

Annie Gignac sera parmi les premières à enseigner le volet alternatif à l’école Saint- Nom-de-Jésus et elle contribuera donc à le façonner. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Annie Gignac sera parmi les premières à enseigner le volet alternatif à l’école Saint- Nom-de-Jésus et elle contribuera donc à le façonner. 

L’école alternative a la cote. Rien qu’à Montréal, deux écoles se sont tournées vers la pédagogie alternative depuis deux ans, quatre autres sont en voie de le faire et plus d’une vingtaine de projets sont sur les rails à l’échelle du Québec. Ce regain de popularité a gagné Saint-Nom-de-Jésus, une école d’Hochelaga-Maisonneuve qui vient d’annoncer l’ouverture d’un volet alternatif dès septembre prochain.

Aux prises avec des problèmes de moisissures, l’établissement primaire a dû déménager ses élèves depuis 2012, à l’instar de deux autres écoles du quartier. Cette relocalisation non désirée a toutefois donné l’occasion de réfléchir à l’avenir scolaire du quartier.

Après avoir constaté l’ampleur de la « demande pour une autre offre pédagogique », un comité fut rapidement formé en novembre 2013 pour développer un volet alternatif, raconte l’un des membres fondateurs, Jean-Philippe Ayotte-Beaudet. Quelques mois plus tard, le groupe avait amassé des déclarations d’intérêt de 300 parents, des intentions qui dépassent la capacité d’accueil du futur volet.

Toutes les autorisations obtenues deux ans plus tard, des classes de maternelle, de 1re et de 2e année verront le jour dès la rentrée 2016. Les autres niveaux seront ensuite progressivement ajoutés sur une période de trois ans. Les demandes d’information fusent déjà de toutes parts et, pour y répondre, le noyau mobilisé de citoyens et de parents tient une rencontre ce mardi. Et entre eux, ils crient victoire.

Les autres projets, dans les quartiers Villeray, Mercier et Mile-End, s’annoncent plus ardus et plus longs à mettre sur pied, notamment à cause du manque de locaux. La création d’une école ou d’un volet alternatif repose en fait sur le pouvoir de convaincre d’une communauté mobilisée.

Outre les parents, les garants du succès de la transition restent les enseignants, qui doivent revoir leurs manières de fonctionner. À Saint-Nom-de-Jésus, « ce sont eux qui veulent aller plus vite », affirme le directeur de cette école primaire, Stéphane Lamothe. Il s’est lui-même montré très vite favorable au projet, certain qu’un « modèle basé sur la mixité sociale et sur nos valeurs » pourrait mieux répondre aux besoins des enfants.

Cette école primaire sera donc « dépoussiérée », au sens propre comme au figuré. L’enseignement y est loin d’être archaïque, mais on compte sur cette nouveauté pour retenir les familles et leurs enfants dans Hochelaga-Maisonneuve, avance M. Ayotte-Beaudet.

La Commission scolaire de Montréal (CSDM), qui encourage ces projets alternatifs, insiste aussi sur cet aspect de rétention, dans un milieu de vie défavorisé. « En tout respect des ressources existantes, des bâtiments libres, la réflexion des élus est de vouloir répondre aux attentes des familles montréalaises pour les garder dans le quartier », affirme la commissaire Violaine Cousineau. Elle a travaillé à mettre sur pied un volet semblable à l’école Charles-Lemoyne, dans Pointe-Saint-Charles. « Les listes d’attente sont longues dans les endroits déjà existants. Le point de départ a donc été le même phénomène spontané de parents qui s’organisent, qui se demandent de quoi ils ont envie dans leurs écoles », avance-t-elle.

32 écoles déjà

Et ils semblent de plus en plus nombreux à se le demander. Si tous les projets en démarrage voient le jour, le réseau grossira de plus 60 % dans les prochaines années, à partir des 32 écoles déjà existantes. Pierre Chénier, du Réseau des écoles publiques alternatives du Québec (REPAQ), décrit une véritable renaissance : les premières écoles ont vu le jour dans les années 1970, 13 ont ensuite été créées dans les années 1980, puis seulement une dizaine en 25 ans.

Pour Jean-Philippe Ayotte-Beaudet, doctorant en éducation en plus d’être membre du comité pour Saint-Nom-de-Jésus, cette ruée est symptomatique du fait que « l’école publique doit trouver des manières de se réinventer ». Sans être « un désaveu envers le modèle, on croit simplement à la diversification des offres pédagogiques », dit-il.

M. Chénier, lui, est plus affirmatif : « L’école ne devrait pas être une “ligne de montage” dans laquelle l’enfant doit savoir telle chose à tel âge absolument. Le ministère vient alors “vérifier la qualité du produit”. On a affaire à des humains ! »

En finir avec le modèle « industriel », respecter les rythmes de l’enfant, ne signifie pas non plus de le laisser à lui-même, défendent les tenants de cette approche. « On n’est pas là à attendre que l’enfant apprenne, on veut lui insuffler le goût constant d’apprendre, pas de seulement se scolariser », expose M. Chénier. « Ce n’est pas une attaque envers le “quoi apprendre”, mais plutôt une variété de moyens pour y parvenir », explique quant à lui M. Ayotte-Beaudet.

Il n’existe ainsi pas de modèle unique d’école alternative : certaines mettent davantage l’accent sur l’environnement, d’autres sur les arts. « On leur propose autre chose que la stricte expérience scolaire », résume Mme Cousineau. Les enfants ne sont pas non plus choisis en fonction de leurs performances ou du portefeuille de leurs parents, par souhait de demeurer ouvert à tous.

Pas de bulletin chiffré non plus pour les petits, mais une évaluation continue à laquelle participent aussi les parents. Ces parents qui, en plus de modeler la création, doivent être prêts à réaliser une « coéducation » qui dépasse le simple bénévolat, explique Pierre Chénier du REPAQ. Bref, c’est un désir de vivre « de nouveaux modes de parentalité » qui structure et sous-tend l’école alternative, conclut la commissaire Cousineau.

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