Pour une école moins blanche

Malgré la fin des pensionnats, le système d’éducation a longtemps discriminé les Premières Nations.
Photo: Soeur Liliane Bibliothèque et Archives Canada PA-213331 Malgré la fin des pensionnats, le système d’éducation a longtemps discriminé les Premières Nations.

Décrochage endémique dans les classes autochtones, ignorance, voire indifférence dans les blanches. L’éducation est pourtant une planche de salut, à la fois pour le développement des communautés et pour tisser une cohabitation plus harmonieuse. Janet Mark travaille à la rendre plus sensible aux questions autochtones, des deux côtés de la réserve.

Elle a été l’une des rares représentantes de ces premiers peuples à siéger au Conseil supérieur de l’éducation du Québec (CSE), après avoir développé et dirigé le Service aux Premières Nations de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). Son mandat terminé au CSE il y a quelques mois, elle continue d’accompagner les étudiants autochtones dans le milieu universitaire, milite pour l’inclusion de leurs perspectives dans les programmes de tous les Québécois et donne des formations au personnel destiné aux emplois nordiques.

En une génération, les femmes de sa famille, qui tiraient auparavant leur savoir et leur survivance de la forêt, sont devenues conseillères auprès des plus hautes instances de la province. La transformation est profonde, mais le lien, jamais coupé.

 

Sa mère, nomade, unilingue crie et analphabète, a vécu la sédentarisation, mais elle a choisi de s’installer à Senneterre. Janet Mark « échappe » ainsi aux réserves, « implantées pour mieux contrôler les autochtones », rappelle-t-elle, puis aux pensionnats. La fillette se présente néanmoins en première année sans pouvoir prononcer un mot de français.

Aujourd’hui, à l’aube de la cinquantaine, Mme Mark se « retrouve parfaitement dans les deux mondes » : l’éducation n’est pas une blessure associée à l’assimilation dans son esprit. De Janet l’adolescente se sentant une pomme (« rouge dehors, blanche en dedans ») à celle qui s’affirme en harmonie identitaire, il a fallu qu’elle prenne son propre détour par le Nord pour mieux comprendre.

Sortir de l’ethnocentrisme scolaire

Elle n’a aucun souvenir de cours sur les questions autochtones durant tout son baccalauréat en enseignement préscolaire et primaire. La jeune Crie d’alors critique néanmoins du matériel didactique qui abordait les Inuits et les Premières Nations… mais au passé seulement. « Le livre laissait entendre que “les Indiens ont déjà existé”, sans jamais parler de leur réalité aujourd’hui », avait alors fait remarquer Mme Mark, affichant ses couleurs pour la première fois.

Quand elle commande du matériel scolaire pour la première fois à 23 ans, depuis Mistissini, au nord de Chibougamau, elle réalise qu’elle devra utiliser les mêmes manuels scolaires qu’à Montréal. Non seulement « ces contenus ne reflétaient pas les réalités des jeunes », dit-elle, mais plusieurs de ses collègues, non-autochtones pour la plupart, sont en choc culturel. La commission scolaire a beau être gérée par les Cris eux-mêmes, contrairement aux autres écoles qui relèvent en majorité des conseils de bande, les contenus et les maîtres sont « blancs ».

Les choses changent lentement depuis : « Je suis dans le milieu de l’éducation depuis bientôt 30 ans et je suis déçue d’entendre les mêmes constats, les mêmes recommandations », confie-t-elle.

Comment se reconnaître à l’école malgré cet ethnocentrisme scolaire ? La réflexion fait son chemin, Janet Mark retourne à Val-d’Or en 1996, termine une maîtrise en psychoéducation à 36 ans. Tout en élevant ses deux fils, elle commence à encadrer pédagogiquement les jeunes clientèles de Lac-Simon et Pikogan.

Puis vient le pavillon des Premiers-Peuples, qu’elle contribue à faire naître sur le campus de l’UQAT à Val-d’Or. Comme coordonnatrice des dossiers autochtones, Mme Mark crée une vie étudiante sur mesure et des formations spécifiques aux Inuits et aux Premières Nations. L’UQAT se targue d’avoir diplômé 220 autochtones depuis une dizaine d’années. Mais « ce n’est pas assez ». Ils doivent être « là où les décisions se prennent » et « afficher leurs couleurs », marque-t-elle.

Cette Crie exerce aussi ce pouvoir doux et lent de changer les choses auprès des médecins, infirmiers, policiers ou enseignants qui se dirigent vers des villages plus boréaux. La formation Piwaseha sert à les préparer en leur enseignant les bases de l’histoire autochtone, de la Loi sur les Indiens aux politiques d’assimilation, pour éviter d’arriver « en expert » hégémonique ou rempli de préjugés sur les réserves.

« J’ai vu des enseignants partir au bout de trois mois, d’autres qui viennent seulement parce que c’est la seule job qu’ils ont trouvée, ou d’autres simplement trop jeunes pour s’intégrer à la profession par cette porte », illustre-t-elle. « Ils doivent être préparés. »

Il faut même agir plus tôt, insiste Janet Mark. Au Québec, le nouveau programme d’histoire de 3e et 4e secondaire, qui doit être implanté en 2016 puis 2017, fera une plus grande place à leur histoire. « Pourquoi pas un cours obligatoire sur l’histoire des peuples autochtones au primaire et au secondaire ? Je pense que ça changerait les relations entre Blancs et Autochtones. »



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