Des centaines de postes qui laissent les enseignants dubitatifs

Le ministre de l'Éducation, François Blais, le 30 mai dernier
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre de l'Éducation, François Blais, le 30 mai dernier

Alors que le torchon brûle toujours entre Québec et le Front commun, le ministre de l’Éducation François Blais a annoncé dimanche la création de centaines de nouveaux postes d’enseignants « pour soutenir la réussite scolaire ». Cette décision, qui survient trois jours après que des sommes supplémentaires ont été consenties au secteur de l’éducation la semaine dernière, a été accueillie plutôt froidement par le milieu, qui reproche au gouvernement libéral de passer outre les négociations actuellement en cours.

Cette enveloppe budgétaire annuelle supplémentaire, annoncée alors que les négociations entourant les conventions collectives des employés du réseau viennent tout juste de s’intensifier, devrait permettre « l’ajout de plus de 800 nouvelles ressources dans le réseau scolaire », a déclaré le ministre libéral. Parmi celles-ci, l’embauche de quelque 600 nouveaux enseignants à temps est prévue, et ce, dès janvier prochain. Les 200 autres seront des professionnels qui aideront les élèves en difficulté, a-t-il précisé.

Selon le président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), Sylvain Mallette, cette annonce est « d’abord destinée aux parents qui se sont mobilisés. Le gouvernement sent qu’il a besoin de redorer son blason auprès de la population. »

« Le manque à gagner des compressions imposées dans les dernières années [au milieu de l’éducation] s’élève à près d’un milliard, a dénoncé, par voie de communiqué, la présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Louise Chabot. Si on fait le calcul, on voit rapidement que c’est tout à fait insuffisant ! Cela renforce l’idée que ce n’est ni plus ni moins qu’une opération de relations publiques. »

Plus encore, selon son homologue de la FAE, l’annonce faite par le ministre de l’Éducation permettra surtout au gouvernement de « se donner les moyens de ne pas respecter ses engagements » et de passer par-dessus les syndicats qui sont actuellement aux tables de négociations. « Je ne vois pas comment il peut faire de telles annonces alors que les conventions collectives ne sont pas encore signées, s’insurge Sylvain Mallette qui représente près du tiers des enseignants québécois. Ces nouvelles embauches ne pourront pas se faire tant que les enseignants n’auront pas de contrat de travail et on est encore loin du compte. » Selon lui, cette manière de faire « témoigne, une fois de plus, du mépris que semble entretenir le gouvernement libéral à l’endroit des syndicats et du rôle que ces derniers doivent jouer ».

La Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) a d’ailleurs rappelé que le ministre ne peut décider seul du nombre d’enseignants supplémentaires qui seront embauchés. « Leur nombre est déterminé par une convention collective qui n’est pas encore signée », a soutenu la fédération dans un communiqué diffusé dimanche.


Échaudées par les compressions budgétaires déjà annoncées par le gouvernement Couillard, les commissions scolaires ont, elles aussi, réagi avec modération à la nouvelle annonce du ministre de l’Éducation, laissant entendre qu’elles resteraient « prudentes » vis-à-vis l’annonce du ministre de l’éducation tant qu’aucun changement concret ne viendrait concrétiser ledit investissement.

« Les contribuables et les parents d’élèves doivent bien comprendre qu’il est impossible, à ce moment-ci, de déterminer s’il s’agit bel et bien d’argent supplémentaire », a indiqué, par voie de communiqué, la FCSQ. Cela dépendra, notamment, de si le budget 2016-2017 contiendra des compressions budgétaires. Si c’est le cas, les commissions scolaires, pour respecter leur cadre financier, « auront à couper dans d’autres budgets pour répondre à la nouvelle obligation du ministre de l’Éducation », a précisé la FCSQ.

Même son de cloche du côté de la présidente de la CSQ, Louise Chabot, qui a fait savoir que le syndicat qu’elle représente accueille « tièdement les mesures annoncées par le ministre Blais ». « En éducation, chaque sou compte, peut-on lire dans le communiqué. On est donc satisfaits de voir le ministre se réveiller en ajoutant des sommes, mais plusieurs questions demeurent, notamment quant aux garanties de la distribution de ces sommes. »

« Malheureusement, l’expérience nous a appris qu’on ne peut pas faire confiance à ce gouvernement, a renchéri son collègue de la FAE, Sylvain Mallette. Pour le moment, rien de nous dit que cet argent est neuf et, même si c’était le cas, rien ne nous dit que le ministre tiendra finalement son engagement. »

Seule bonne nouvelle selon la FAE, le retour à l’agenda des maternelles 4 ans, ces classes prévues pour les jeunes enfants principalement dans les milieux défavorisés. En effet, une portion des 80 millions annoncée devrait permettre, selon le ministre, la création de 72 classes de ce type dans les secteurs plus vulnérables.

« C’est une bonne nouvelle de voir, qu’enfin, le gouvernement libéral lève le moratoire sur [ce projet], insiste le président de la fédération syndicale. Le déploiement de cette mesure est au point mort depuis l’arrivée de ce gouvernement et, pour nous, c’est un soulagement de voir que le gouvernement enlève enfin son pied du frein. »

« Trop peu »

Pour le Parti québécois, la récente annonce du ministre de l’Éducation relève de « l’improvisation ». « Ça fait des mois que les enseignants sonnent l’alarme, que les parents font des chaînes humaines au début de chaque mois, que des dizaines de milliers de personnes manifestent pour dénoncer les compressions en éducation, a indiqué Alexandre Cloutier, porte-parole de l’opposition officielle en matière d’éducation. On a affaire à un gouvernement qui essaie de faire marche arrière, de réajuster le tir, mais ce n’est pas suffisant. L’éducation doit redevenir une priorité. »

En ce sens, le député péquiste estime que d’autres sommes devront être annoncées, notamment pour les cégeps et les universités qui, eux aussi, doivent fonctionner avec des budgets réduits. « Ce gouvernement a coupé les jambes du réseau, a déploré le député de Lac-Saint-Jean. Et là, à la veille de Noël, il veut lui offrir des pantoufles ? C’est trop peu, vraiment trop peu. »

Les contribuables et les parents d'élèves doivent bien comprendre qu'il est impossible, à ce moment-ci, de déterminer s'il s'agit bel et bien d'argent supplémentaire

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