Associer le fondamental au pratique en éducation

Réginald Harvey Collaboration spéciale
En offrant son tout premier programme de doctorat professionnel en éducation, l’Université de Sherbrooke souhaite que les acteurs du domaine de l’éducation deviennent des agents de changement.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir En offrant son tout premier programme de doctorat professionnel en éducation, l’Université de Sherbrooke souhaite que les acteurs du domaine de l’éducation deviennent des agents de changement.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La Faculté de l’éducation de l’Université de Sherbrooke s’emploie à reproduire l’esprit d’étroite collaboration avec les milieux de pratique qui caractérise cet établissement depuis toujours. Faisant preuve d’avant-gardisme, elle offre maintenant le tout premier programme de doctorat professionnel en éducation. Projecteurs braqués sur ce projet innovant en cours de réalisation…

Julie Desjardins, professeure et vice-doyenne à la formation, laisse voir comment s’articule cette proximité de l’université avec les activités socioéconomiques qui ont cours dans son rayon d’influence :

« Dans l’ensemble de nos facultés et de nos programmes, on a fait notre marque dans les formations professionnelles et dans les projets de recherche ou de formation continue ; on s’est associés à des partenariats avec les milieux et, sur le plan du développement durable, on a même mis en place des politiques avec la Ville et avec l’Université Bishop. »

Elle fournit la preuve de ces avancées : « Les programmes de génie se sont démarqués par la qualité de la préparation des professionnels et ceux en médecine ont été les premiers au Québec à utiliser des approches pédagogiques dans des situations authentiques. On est vraiment dans un environnement extrêmement stimulant qui valorise l’innovation pédagogique tant du côté de l’établissement que de celui de la faculté. »

Le caractère novateur de la démarche

Ainsi en est-il du nouveau programme de doctorat en éducation qui recevra sa deuxième cohorte cette année. La vice-doyenne en cerne la raison d’être : « On s’est basés d’abord sur la demande des professionnels pour le lancer. » Plusieurs d’entre eux possèdent des maîtrises, ce qui est une exigence de base particulièrement dans le domaine de la gestion de la formation. Elle fait part de leurs aspirations : « Ces gens avaient envie d’approfondir leurs connaissances et ils regardaient les doctorats de type recherche, qui sont plus traditionnels et dont la finalité consiste à former des chercheurs, ce qu’ils ne voulaient pas devenir ; ils souhaitaient plutôt devenir des professionnels de haut niveau. »

La faculté, après avoir consulté au départ les professionnels qui ont fait part de leurs besoins, a élargi son point de vue et s’est aperçue que, « dans des pays anglo-saxons comme l’Angleterre, l’Australie et les États-Unis, il y a longtemps qu’on se trouve dans une vague de développement des doctorats professionnels, et pas seulement en éducation ».

La nature même du programme

Quels sont les contours majeurs de ce genre de formation et à qui s’adresse-t-elle ? « Je vais parler de celle de Sherbrooke parce que chaque université ou faculté développe quelque peu la couleur et les modalités qui la composent. Chez nous, la façon dont celle-ci a été articulée repose sur le fait que les étudiants doivent au préalable posséder une maîtrise et au moins cinq ans d’expérience pour adhérer à un des deux domaines de formation qu’on offre ; ce sont des gens d’expérience dont la moyenne d’âge se situe au-delà de 40 ans et ce sont des professionnels de haut niveau. »

Elle fournit plus de détails : « Ils sont à l’oeuvre dans des institutions ou des organisations ; pendant leur doctorat, ils sont appelés pour cette raison à travailler sur une problématique professionnelle dans leur milieu. De notre côté, on les aide à analyser les problématiques de cet ordre en nous nourrissant à la fois de leur expérience mais aussi de la littérature scientifique et des travaux de recherche sur les questions qui sont pertinentes ; on leur fournit de plus des outils méthodologiques pour qu’ils puissent développer des projets d’intervention. » En bout de parcours, ils « élaborent un document important où, à titre d’activité finale et de synthèse, sont définis les besoins professionnels qu’ils ont été en mesure de développer dans le cadre de leur démarche de formation ».

Ils sont de plus obligatoirement appelés à diffuser les connaissances acquises au moyen d’une communication orale ou écrite : « On veut de la sorte constituer une communauté de professionnels qui partagent leurs acquis dans le même sens que les chercheurs le font. On ne fait pas de la recherche pour nous-mêmes, mais pour développer le savoir qui se construit collectivement et qu’on communique. »

Ce supplément d’information fourni, elle se tourne vers les deux cheminements empruntés par les étudiants qui sont de cet ordre. En premier, il y a le « Changement en éducation ; gestion et accompagnement ». Le deuxième est coiffé de ce titre : « Innovation pédagogique et curriculaire en enseignement supérieur ». Dans chacun des cas, on fait d’un côté appel à des dynamiques de gestionnaires et de l’autre à des dynamiques d’enseignement, d’encadrement de celui-ci ou de développement des programmes.

De la pratique à la théorie

Il arrive bien souvent que des enseignants poursuivent des études de doctorat afin de se diriger par la suite vers une carrière dans le milieu universitaire. La Faculté de l’éducation de Sherbrooke déroge à cette pratique usuelle : « Nous, c’est le contraire, on veut que les gens restent dans leur milieu et qu’ils soient des acteurs de changement. »

La professeure tient ce discours à ce sujet : « Une des choses qu’on entend souvent, c’est à quel point il y a un écart entre la théorie et la pratique. On dit que les praticiens devraient se nourrir auprès des théoriciens et vice-versa. Nous, on croit que, au lieu de parler des transferts des uns envers les autres, on va contribuer à former quelqu’un qui se situe au coeur des deux mondes, qui est capable de s’alimenter de la recherche et de se montrer critique envers des travaux de chercheurs ; en même temps, il est en mesure de traduire ce savoir théorique pour la pratique et d’utiliser la pratique pour remettre en question la recherche. »

Julie Desjardins considère que, « nous, on se situe vraiment dans un paradigme quelque peu différent de celui du transfert des connaissances. On tient pour acquis qu’il faut des gens qui soient en mesure de parler les langues à la fois de la pratique et de la recherche. En 2015, on est ailleurs, il y a de nombreux projets conjoints qui ont été conduits entre les milieux scolaire et universitaire, particulièrement chez nous : il y a beaucoup plus d’atomes crochus entre ces deux mondes qu’il y en avait dans les années 1980 ou 1990 ; cela dit, on se trouve dans deux univers différents, ce qui parfois se sent ».