Les parents doivent s’investir

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Francis Reddy considère le cégep comme un grand obstacle, car le parent de l’élève devenu majeur n’a plus accès à ses informations scolaires ni au dialogue avec les enseignants et ne peut donc plus l’accompagner ni le soutenir.
Photo: Courtoisie Francis Reddy Francis Reddy considère le cégep comme un grand obstacle, car le parent de l’élève devenu majeur n’a plus accès à ses informations scolaires ni au dialogue avec les enseignants et ne peut donc plus l’accompagner ni le soutenir.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Du temps, du temps et encore du temps… Aux parents d’enfants ayant un trouble d’apprentissage, le comédien, animateur et porte-parole de l’Institut des troubles d’apprentissage Francis Reddy n’a qu’un conseil : ne pas compter le temps qu’on donne. Car penser que l’école peut résoudre le problème, dit-il, c’est faire fausse route.

Défi éducatif

Père d’un enfant ayant reçu un diagnostic de trouble d’apprentissage en 4e année du primaire, Francis Reddy peut témoigner de ce que représente ce défi éducatif. Au premier plan des désagréments vécus, il cite notamment les préjugés et les idées reçues qui ne font que miner les esprits et les débats. Des exemples ? Que les jeunes ayant un trouble d’apprentissage freinent le reste de la classe, qu’ils sont moins intelligents que les autres ou encore qu’ils posent forcément problème…

Au banc des accusés : s’attendre à tout prix à ce que tous les élèves d’une classe réagissent de la même manière aux enseignements et se comportent « comme la moyenne. Mais la moyenne, s’insurge-t-il, ça n’existe pas. C’est abstrait et même absurde ». D’autant plus que ce type de réaction ne fait qu’enclencher un cercle vicieux. « Puisque l’enfant ne fonctionne pas comme les autres, il dérange. Et puisqu’il dérange, il se fait mettre à l’écart et devient persona non grata. » Résultat : « l’estime de soi s’écroule », ce qui ne pousse en rien vers de meilleures performances scolaires.

À cela s’ajoute le sentiment de solitude, d’échec et d’incompétence des parents confrontés à ces situations, associé au découragement de répéter sans cesse les mêmes choses, sans pour autant obtenir le résultat escompté.

La seule solution, en tant que parent, insiste Francis Reddy, est de se remonter les manches. « C’est une question d’encadrement et de routine. Si on pense que l’école peut suffire pour faire les choses, on se casse la figure. L’école publique n’a pas les moyens et l’école privée s’en désintéresse. » S’investir en coulisse des cours, des devoirs et des heures passées en salle de classe devient donc une nécessité. « Il ne faut pas attendre la première rencontre de novembre pour découvrir que tout va mal. Au contraire, il faut être proactif, appeler et suivre de près l’apprentissage de l’enfant. » 

Demander de l’aide

Et pour s’équiper, ne pas hésiter à aller chercher de l’aide. « En appelant l’Institut, on peut se faire orienter vers des lieux, donner des idées, aiguiller sur des sites, conseiller des vidéos à regarder pour comprendre comment d’autres parents fonctionnent. » Dans son cheminement personnel, c’est un travail mené avec un orthopédagogue qui a outillé la famille pour surmonter les défis avec, comme mot-clé, la patience. « Ce n’est pas parce que l’enfant n’a pas compris la première ou la deuxième fois qu’il ne comprendra jamais. » Tout est question de trucs et de nouvelles façons de faire pour que l’enfant saisisse et « assimile l’apprentissage scolaire de façon profonde. » Quant au fait de répéter souvent les mêmes choses, c’est inévitable. La meilleure façon de le faire est de l’accepter et de « ne pas en faire une montagne ». Du temps de qualité, dont on entend si souvent parler ? « Ce n’est pas du temps de qualité qu’il faut accorder, mais plutôt quantité de temps. » Du temps sacrifié, mais loin d’être perdu, poursuit-il, car jamais des parents qui ont fait le choix d’accorder le temps nécessaire à un enfant avec un trouble d’apprentissage ne le regretteront.

Le cégep, un mur ?

Le plus grand obstacle à surmonter en cours de route reste le cégep. Un mur, dénonce-t-il, auquel les jeunes ayant un trouble d’apprentissage se heurtent invariablement. « Il s’agit de la pire erreur qui existe actuellement dans notre système », dans la mesure où, au cégep, le parent de l’élève devenu majeur n’a plus accès à ses informations scolaires ni au dialogue avec les enseignants et ne peut donc plus l’accompagner ni le soutenir. Or les jeunes ayant un trouble d’apprentissage n’ont pas le même niveau de maturité académique que leurs camarades.

« Il faut que la porte reste ouverte. Il en va de la capacité du jeune à pouvoir continuer une fois arrivé au cégep. Tout à coup, tout ce qui a été construit dans les années qui précèdent s’écroule. C’est terrible et il faut que ça change. »

Un échec d’autant plus crucial qu’il arrive au moment où le jeune peut intégrer le marché du travail… démuni de tout ce qui pourra lui servir et l’aider pour démarrer sa carrière.

Et si les outils didactiques existent, c’est surtout à l’université que le modèle d’apprentissage est le mieux adapté aux élèves ayant un trouble d’apprentissage. Francis Reddy cite notamment le modèle des universités américaines, où toutes les options sont possibles pour permettre aux élèves de prouver leurs compétences. « Dans les universités américaines, les cours sont adaptés à toutes les différences, pour ceux qui sont plutôt visuels ou auditifs, qui ont besoin de vidéos ou de livres… L’enseignement est donné pour que tout le monde puisse capter et retenir l’information. Le but de l’enseignement n’est pas de couler les élèves, mais de leur apprendre la matière. » Il peut s’agir par exemple de donner accès aux enregistrements vidéo ou audio des cours, pour que les élèves concernés puissent les revoir ou les réécouter autant de fois qu’ils le souhaitent. Ou encore de pouvoir passer ses examens sous la forme qui convient le mieux, à l’écrit, à l’oral ou même en présentant un documentaire. « Le jeune va proposer au professeur la forme qu’il préfère pour prouver qu’il possède la matière. Ça se fait de façon élargie dans les universités américaines, ça marche et ça n’implique pas qu’il y ait six spécialistes en classe pour répondre à autant de troubles ou de particularités. »

Et lorsque, « contre vents et marées », ces jeunes parviennent au terme de leur parcours, force est de constater que tout le monde y gagne… « Il faut être conscient de ce que ces jeunes peuvent apporter à la société, quel que soit leur trouble d’apprentissage. Souvent, ces personnes deviennent des leaders de façon assez étonnante. Ils ont eu tellement d’obstacles à surmonter qu’ils savent mieux que les autres trouver les outils pour avancer et rassembler des gens pour mettre en valeur ce qu’ils font. Une fois qu’ils ont trouvé leur voie, ils décollent plus que n’importe qui. »