«Ma vie aurait été différente»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Un diagnostic tardif, donc, qui lui aura laissé le temps de développer d’autres troubles. Un déficit d’estime de soi, mais aussi une anxiété généralisée. Une grande difficulté à appréhender les changements qui l’a menée à avoir, au moment où elle a dû renoncer à sa carrière.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Un diagnostic tardif, donc, qui lui aura laissé le temps de développer d’autres troubles. Un déficit d’estime de soi, mais aussi une anxiété généralisée. Une grande difficulté à appréhender les changements qui l’a menée à avoir, au moment où elle a dû renoncer à sa carrière.

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation: troubles d'apprentissage

Sarah Ferrer fait partie de ces personnes vivant avec un trouble d’apprentissage sans que cela ne soit perceptible vu de l’extérieur. Résultat : elle n’a été diagnostiquée que bien tard, une fois ses études terminées, et parce qu’elle vivait alors un épisode de dépression. Pendant tout ce temps, elle croyait tout simplement qu’elle était moins bonne que les autres à l’école.

Sarah Ferrer semble mener la même vie que les filles de son âge. Jeune trentenaire, elle est en couple, a des amies et travaille comme agente de développement chez Boscoville2000, organisme montréalais ayant pour mission de favoriser le développement des jeunes de moins de 30 ans. Souriante, gaie, toujours de bonne humeur, dynamique, positive, elle est sortie diplômée de sa maîtrise en psychoéducation après une scolarité sans étincelle, mais sans gros accrocs non plus.

« Je traînais avec ceux qui avaient les meilleurs résultats, on dirait aujourd’hui les nerds, raconte-t-elle. Je travaillais bien plus qu’eux pour avoir des résultats bien moindres. Je travaillais tout le temps en réalité. Dès que je rentrais à la maison. L’apprentissage a toujours été quelque chose de très ardu. Mais je me disais que j’étais moins bonne que les autres. »

 

«Docteuse de l’espace»

L’adolescente s’accroche. Elle aime l’école, qui est d’ailleurs valorisée dans sa famille venue s’installer au Québec en provenance du sud de la France lorsqu’elle avait quelques mois. D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle rêvait d’être « docteuse dans l’espace », parce qu’elle voulait aider les autres et que « le faire sur la lune, ça serait sûrement encore plus fun ». Au secondaire, elle a de bonnes notes. Elle participe à toutes les récupérations, réussit les examens même si ses résultats en mathématiques sont « justes justes ». Elle s’en va alors faire son cégep en sciences pures, toujours avec cette idée de devenir médecin, ou peut-être astronaute.

« Là, j’ai frappé un mur de brique, avoue-t-elle. La session suivante, je me suis dirigée vers les sciences sociales tout en gardant un cours de chimie. Mais je devais travailler tellement fort pour obtenir la note de passage ! »

À l’université, Sarah Ferrer hésite. Sexologue ? Psychologue ? Enseignante ? Orthopédagogue ? Elle entreprend finalement un bac, puis une maîtrise en psychoéducation.

« C’est à cette époque que j’ai commencé à me poser des questions, poursuit-elle. Je me trouvais différente, notamment dans ma relation aux autres. J’étais plus lente et j’avais une très faible estime de moi. J’ai cherché de l’aide auprès de la psychologue de l’université. J’ai été suivie durant quelques années. Puis, j’ai commencé à travailler. Et là, je suis tombée en dépression. Je suis retournée voir une psychologue, qui m’a conseillé d’aller me faire évaluer. Le diagnostic est tombé : trouble d’apprentissage avec déficit d’attention. »

Les dangers du diagnostic tardif

Un diagnostic tardif, donc, qui lui aura laissé le temps de développer d’autres troubles. Un déficit d’estime de soi, mais aussi une anxiété généralisée. Une grande difficulté à appréhender les changements qui l’a menée à avoir, au moment où elle a dû renoncer à sa carrière de scientifique, des idées suicidaires. Avec le recul, elle imagine que sa vie aurait été bien différente si elle avait été diagnostiquée plus tôt.

« Mais je ne crois même pas que je le serais aujourd’hui, alors que l’on parle tout de même plus de ces troubles, considère-t-elle. Ceux qui sont évalués sont ceux qui posent problème, qui ne permettent pas au professeur de faire son cours, les hyperactifs, ou au contraire ceux qui sont absents, complètement dans la lune. Moi, je ne dérangeais personne, je travaillais, je passais d’une classe à l’autre. Personne n’avait l’impression que j’avais des problèmes. Aujourd’hui encore, je ne suis pas certaine que tous mes collègues soient au courant. Et même au sein de ma propre famille, on remet parfois en doute le diagnostic. Ce n’est pas très clair pour tout le monde. »

Avec un diagnostic précoce, la jeune femme, qui s’occupe d’une section régionale de Montréal de l’Institut des troubles d’apprentissage, se dit qu’elle aurait sans doute aujourd’hui une meilleure estime d’elle-même. Qu’elle se serait moins dévalorisée. Qu’elle aurait eu aussi plus de temps pour se rebâtir, pour apprendre à s’organiser. Éviter la dépression, les idées suicidaires. Elle serait sans doute moins anxieuse. Moins fatiguée.

« Au quotidien, tout est un effort parce que je me pose des tonnes de questions, explique-t-elle. Dans ma relation aux autres, notamment à mes collègues, par exemple. En réunion, il suffit d’une petite remarque de rien du tout pour que je me demande ce que la personne a voulu dire, et que ça remette en cause toute ma confiance en moi. J’ai toujours l’impression que je ne serai pas capable. »

Après sa dépression, Sarah Ferrer a recommencé à travailler à temps partiel. Elle vient tout juste de passer à temps plein et elle avoue que la situation la fatigue terriblement.

« Le soir, il n’est pas question que j’aille boire un verre avec des amies, avoue-t-elle. Je n’en ai pas l’énergie. D’ailleurs, des amies, des vraies amies, j’en ai deux. Je ne pourrais pas avoir une relation vraiment suivie avec plus. Tout me demande tellement d’organisation. »

Dans cette situation, et alors qu’elle est en couple depuis plusieurs années, Sarah Ferrer commence à imaginer avoir un enfant… tout en repoussant l’échéance. La fatigue, son besoin de s’isoler de temps à autre pour ne pas se sentir envahie… mais surtout la peur de transmettre son gène.

« Je me dis que je n’ai pas le droit de prendre le risque de mettre au monde un enfant qui aura le même problème que moi, confie-t-elle. En même temps, je sais que je serai attentive. Si je vois le moindre symptôme, j’irai le faire évaluer. La littérature dit que plus c’est pris tôt, plus il est facile d’outiller celui qui en souffre. Il est possible de développer de très grandes compétences au niveau de l’organisation. »

Mais si elle sera, elle, particulièrement attentive, elle regrette cependant que d’autres enfants, aujourd’hui encore, n’aient pas la chance d’être évalués. Et elle ne voit pas beaucoup de solutions pour y parvenir, à part permettre aux enseignants d’être attentifs avec l’ensemble de leurs élèves.

« Mais que peuvent-ils faire avec trente élèves par classe ? questionne-t-elle. Comment peuvent-ils identifier le profil d’apprentissage de chacun de leurs élèves ? Comment faire alors que des postes de spécialistes sont supprimés et que l’accès aux services est moindre ? Malheureusement, je ne crois pas qu’on soit sur le bon chemin pour diagnostiquer des cas comme le mien. »

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