Mère et fille se sont battues côte à côte

Catherine Girouard Collaboration spéciale
Louise et Juliette sont persuadées qu’elles n’y seraient jamais arrivées sans toute l’aide et tout le soutien reçus par l’école et les orthopédagogues côtoyés depuis le diagnostic. Elles s’inquiètent aujourd’hui des compressions dans le domaine scolaire.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Louise et Juliette sont persuadées qu’elles n’y seraient jamais arrivées sans toute l’aide et tout le soutien reçus par l’école et les orthopédagogues côtoyés depuis le diagnostic. Elles s’inquiètent aujourd’hui des compressions dans le domaine scolaire.

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation: troubles d'apprentissage

« Pour Noël, je veux avoir tout ce qui existe pour pouvoir lire comme les autres », avait demandé Juliette à ses parents il y a quelques années. Sa mère en a fait son cheval de bataille et s’est retroussé les manches pour que les difficultés de Juliette, de sa soeur et de son frère, composant tous les trois avec des troubles d’apprentissage différents, ne les empêchent jamais de faire quoi que ce soit. Et aujourd’hui, la chambre de Juliette déborde de livres.

C’est jour de grève pour les enseignants des écoles publiques. Les deux filles et le garçon de Louise Lehoux sont tous à la maison, dans Notre-Dame-de-Grâce, lorsque Le Devoir va à leur rencontre. Louise et Juliette, sa fille aînée, sont assises côte à côte à la table de la salle à manger. Entre elles est posée l’épaisse pile de dossiers des trois frère et soeurs de 8, 11 et 13 ans, remplis de suivis médicaux, de notes et de plans d’interventions. La trace de tout le chemin parcouru au cours des dernières années.

« En plus d’être la maman, la nutritionniste et l’infirmière de la maison, tu deviens aussi la thérapeute, quand tes enfants ont des troubles d’apprentissage », illustre Mme Lehoux, considérant maintenant que le plus dur est derrière eux.

C’est lorsque Juliette a commencé l’école que Louise et son conjoint ont eu leurs premiers doutes. « Ça semblait très difficile pour elle par rapport aux autres élèves », se souvient Mme Lehoux. Juliette fréquentant une école alternative, ses difficultés ne pouvaient pas se voir dans ses notes, mais elles étaient bien palpables. À sa troisième année, ils apprennent finalement qu’elle est dyslexique.

« Un stress est tombé quand on a eu le diagnostic, car on comprenait beaucoup de choses, mais un autre s’est ajouté, raconte Louise. Comment allions-nous faire pour l’aider ? » Un peu plus tard, un déficit d’attention sera diagnostiqué à leur autre fille, et une dyspraxie verbale sévère — difficulté à exécuter les mouvements pour parler — à leur garçon.

Avec tous les rendez-vous en orthopédagogie à l’école et en orthophonie au privé — quand les services de l’école étaient surchargés ou insuffisants —, les recherches de trucs et solutions, les suivis auprès des professeurs et de différents intervenants pour mettre en place des plans d’intervention, en plus des exercices à faire à la maison au quotidien, les parents décident que Louise se consacrera à temps plein aux enfants.

« Moi, j’ai fait ma troisième année quatre fois ! rigole Louise. Car ce n’est pas un rendez-vous d’une heure par semaine en orthophonie qui fait la différence ; il faut mettre le travail en application à la maison tous les jours. »

 

Vivre avec sa dyslexie

Pour Juliette — comme pour son frère et sa soeur —, son trouble d’apprentissage n’a jamais été un sujet tabou ou gênant. Bien entourée, elle ne s’est jamais sentie rejetée ni même jugée. « Ça fait partie de moi », affirme la jeune fille, qui a toujours aimé l’école.

Maintenant en deuxième secondaire, Juliette voudrait devenir designer d’intérieur et n’a visiblement pas l’intention de se laisser mettre des bâtons dans les roues par sa dyslexie. « Ça me prend souvent plus de temps que les autres pour faire une chose, mais ça ne m’empêche pas de le faire pour autant. »

Des mesures d’adaptation mises en place à l’école aident Juliette à avancer au même rythme que les autres. Elle peut par exemple utiliser un ordinateur en classe pour corriger ses fautes d’orthographe, avoir droit à plus de temps pour remplir une évaluation ou avoir la possibilité de répondre à l’oral plutôt qu’à l’écrit pour tester certaines connaissances. Avec son plan d’intervention, elle réussit même suffisamment bien pour être dans le programme international de son école, où toutes les matières sont enrichies.

« Tout le monde dit que Juliette est très engagée dans ses apprentissages, affirme fièrement Louise. Elle a vraiment la volonté de réussir. »

Tout n’est pas toujours rose pour autant pour la jeune élève. « Ça peut parfois être fâchant d’avoir l’impression de travailler deux fois plus fort que les autres pour arriver au même résultat », confie Juliette. Celle-ci a aussi souvent fait des sacrifices, comme travailler avec un orthopédagogue pendant l’heure du dîner ou après les classes alors que tous les autres s’amusaient.

Pour Louise non plus, ce ne fut pas toujours de tout repos. « Même si je suis mère à la maison, j’ai déjà failli tomber en épuisement professionnel, confie-t-elle, se souvenant s’être effondrée en sanglots dans le bureau d’un orthophoniste. C’est facile de s’en mettre beaucoup sur les épaules, dans une telle situation. »

Mais en étant bien accompagnés et en travaillant tous ensemble, ils se sont trouvé des trucs pour avancer. Des chansons, des leçons récitées à tue-tête en marchant dans la rue, des petites histoires inventées pour retenir dans quel sens écrire les lettres et les chiffres… Des cours de piano pour Juliette parce que la lecture de la musique pourrait aider les dyslexiques, des lunettes pour corriger un détail de sa vue, des séries de livres comme Hunger Games lues au complet avec son père : ils ont tout fait, tout essayé. Certaines choses ont fonctionné, d’autres non. « Juliette a été un vrai petit rat », ricane Louise, accompagnée de sa fille.

Un soutien précieux

Juliette est consciente que sa mère a travaillé très fort à ses côtés. « C’est celle qui m’a le plus aidée », affirme-t-elle. Mère et fille sont aussi persuadées qu’elles n’y seraient jamais arrivées sans toute l’aide et tout le soutien reçus par l’école et les orthopédagogues côtoyés depuis le diagnostic. « Ç’aurait été vraiment plus compliqué sans aide et j’aurais sûrement redoublé au moins deux fois », croit Juliette.

Louise ne peut qu’appuyer les enseignants qui protestent contre les compressions en éducation, alors qu’on parle d’abolir 250 postes d’orthophonistes et d’audiologistes dans les écoles de la province. Un des professeurs de Juliette expliquait d’ailleurs récemment à sa classe les conséquences de ces coupes. Ses amies se sont retournées vers elle pour lui dire : « On va t’aider, Juliette. » Bien que le geste fût touchant, Louise et Juliette s’entendent pour dire que ce serait largement insuffisant.

C’est d’ailleurs parce qu’elle sent l’urgence d’agir que Louise Lehoux a eu envie de raconter leur histoire au Devoir. « On ne peut pas couper là, affirme-t-elle. Il n’y a déjà pas assez de services, qu’est-ce qu’il adviendra des prochains élèves qui en auront encore moins ? » s’inquiète-t-elle, espérant que le gouvernement et les commissions scolaires prendront leurs responsabilités et les bonnes décisions pour l’avenir de nos jeunes.