Le français en milieu de travail est menacé

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Jacques Létourneau, le président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jacques Létourneau, le président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le mouvement syndical s’inquiète des reculs enregistrés sur le plan de la francisation des milieux de travail. Dans un Québec où la langue officielle demeure le français et où la pluralité linguistique s’accentue dans les centres urbains, les travailleurs ont tout intérêt à acquérir, à tout le moins, une formation de base en cette matière ; il y va de leur gagne-pain et de l’amélioration de leurs conditions de travail et de leur qualité de vie. La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) et la Confédération des syndicats nationaux (CSN) font valoir leurs points de vue respectifs.

Vice-présidente de la FTQ depuis 2003, et responsable du dossier de l’alphabétisation au sein de cette organisation, Louise Mercier se rapporte à une présentation en commission parlementaire, en compagnie du président de la centrale Daniel Boyer, pour exprimer une nouvelle fois sa profonde inquiétude quant à l’avenir du français, langue de travail : « Durant cette rencontre, on a essayé de démontrer que, la journée où on détruira ce genre de dossier-là ou qu’on le relaiera à une autre approche en disant qu’il faut faire des choix pour les immigrants ou pour l’éducation en général, on va simplement faire mourir le français en milieu de travail. »

Cette femme issue du monde de l’éducation ouvre cette parenthèse explicative : « La raison en est que le français, c’est de la formation de base, que ce soit pour les immigrants ou pour les autres salariés. De notre côté, on se livre à des mises à niveau en français et en mathématiques pour des gens qui n’ont pas leur cinquième secondaire, ce qui va les conduire un jour à obtenir une équivalence de cette formation ; sans elle, il est impensable au Québec d’accéder à une promotion dans l’industrie ou dans un autre domaine. »

Les plus démunis écopent

Mais voilà que les coupes en éducation risquent de compromettre, en tout ou en partie, une formation de base dans laquelle la FTQ s’est engagée depuis 1991, à la suite d’un sondage effectué auprès de ses membres en 1988 : « Il nous sera probablement impossible d’obtenir des subventions pour aider les compagnies avec lesquelles on travaille en partenariat, particulièrement dans le domaine des services. »

Louise Mercier est également coordonnatrice du programme de francisation des travailleurs immigrants de l’Union des employés de service (UES-FTQ). À ce titre, elle déplore les conditions de travail difficiles d’un bon nombre des membres de ce syndicat qui sont dans l’ignorance de leurs droits ; ils font aussi face à des embûches de taille dans l’exécution de leurs tâches pour la bonne raison qu’ils sont peu ou pas scolarisés.

Il importe de leur apporter le soutien nécessaire en leur procurant la formation de base qui assurera leur survie et leur avancement sur le marché du travail : « Ces gens-là ont plus de 45 et 50 ans et ce sont majoritairement des femmes ; ils viennent du Pakistan ou de l’Afghanistan, ou sont en provenance d’autres pays, où les femmes n’étaient pas scolarisées ; dans un tel cas, il leur est impossible de fréquenter l’école ici à moins de commencer en première année. On doit donc leur faire apprendre au moins un français fonctionnel de base de telle sorte que, quand la “shop” de couture où elles travaillent fermera ses portes, elles ne soient pas complètement désemparées. » Les décideurs politiques, qui sont loin du terrain, font trop souvent fi d’une telle réalité et d’un tel contexte dans leurs prises de position.

Du côté de la CSN

La CSN indique que la Commission scolaire de Montréal effectue des coupes budgétaires de 1,3 million de dollars dans les centres des adultes ; de cette somme, 325 000 $ seront retranchés au budget alloué au Centre Yves-Thériault, le plus important établissement de francisation pour les personnes immigrantes.

Président de la centrale, Jacques Létourneau cite de son côté un certain nombre de données démontrant que les budgets dédiés à la francisation s’amincissent actuellement. Il résume : « Globalement donc, il y a des compressions de 1,6 million que subit l’application de la Charte de la langue française et il y a toute une série de coupes qui viennent amputer les budgets qui étaient alloués pour le travail de francisation effectué par les centrales syndicales ; il y a 25 % des sommes qui ont disparu. »

Il mesure les conséquences de choix politiques qui ne datent pas d’hier : « On observe déjà un recul par rapport au français dans les milieux de travail depuis une dizaine ou une quinzaine d’années. On retrouve de plus en plus dans les entreprises des affichages de postes bilingues et des manuels de formation et d’entretien d’équipements qui sont souvent en anglais. Les syndicats doivent livrer des batailles pour s’assurer que le français comme langue de travail est appliqué dans les entreprises et, manifestement, ceux-ci disposent de moins de moyens pour y arriver. »

Un autre facteur entre en ligne de compte dans leur défense de la langue : « En 2011-2012, Patrimoine Canada a investi plus d’un milliard à travers les provinces pour faire la promotion de la “bilinguisation” ; je crois que 21 % de cette somme étaient dirigés vers le Québec. On ne se bat pas juste contre un phénomène qui est lié aux transformations du marché du travail et à la mondialisation, mais il existe aussi une bataille au sujet du français langue de travail, qui résulte de la présence du gouvernement fédéral, ce qu’il ne faut pas se cacher. »

Entrent de plus dans le tableau les compressions budgétaires que le système d’éducation subit depuis plusieurs années : « Les libéraux n’ont pas inventé la roue avec l’austérité, mais, au bout du compte, je trouve la situation actuelle extrêmement préoccupante : nous, on a tout le temps dit que, si on n’est pas proactifs syndicalement dans les milieux de travail et qu’il n’y a pas une réglementation qui s’applique pour faire en sorte que les entreprises reconnaissent le français comme langue de travail au Québec, on va continuer à le voir péricliter. »

1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 7 septembre 2015 10 h 47

    Et tout celà semble...

    tomber dans l'oreille d'un...sourd.
    Jusqu'à maintenant, aucun commentaire.

    Merci à ...Réginald Harvey de nous sonner le "tocsin" avec cet article, ci-haut.
    Tout dans cet article devrait nous inciter à réclamer...que dis-je...à exiger de nos
    gouvernants, d'aller jusqu'à se prévaloir de la clause nonobstant pour protéger la langue française dans tous les domaines: éducation, travail, affichage, etc etc.

    Refaire une nouvelle mouture de la loi 101 qui a des dents... et ici, je ne parle pas de "dents de scie" mais bien de "dents de sagesse, de "dents acérées".

    Ce qui est à la base de notre langue, le français, c'est sa beauté... dans tous ses états: langue parlée, écrite, chantée, etc... avec tout l'amour et toute la fierté de la "posséder" qui doivent nous motiver.