L’analphabétisme, facteur d’exclusion sociale

Claude Lafleur Collaboration spéciale
« On vit dans une société fondée sur l’écrit, et pas juste pour accéder au marché du travail, mais pour profiter de tout ce que la société nous offre, à commencer par tout ce qu’on trouve sur Internet », explique Daniel Baril, directeur général de l’Institut de coopération pour l’éducation aux adultes (ICEA).
Photo: Jacques Grenier Le Devoir « On vit dans une société fondée sur l’écrit, et pas juste pour accéder au marché du travail, mais pour profiter de tout ce que la société nous offre, à commencer par tout ce qu’on trouve sur Internet », explique Daniel Baril, directeur général de l’Institut de coopération pour l’éducation aux adultes (ICEA).

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Depuis les années 1960, le Québec s’est doté d’une excellente infrastructure d’alphabétisation. Pourtant, une personne sur cinq éprouve de sérieuses difficultés de lecture.

« De nos jours, savoir lire est devenu une condition d’inclusion sociale, ou d’exclusion sociale si on ne sait pas lire », observe Daniel Baril, le nouveau directeur général de l’Institut de coopération pour l’éducation aux adultes (ICEA). Ne pas savoir lire est plus dramatique aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans, remarque-t-il, « puisqu’on vit dans une société fondée sur l’écrit, et pas juste pour accéder au marché du travail, mais pour profiter de tout ce que la société nous offre, à commencer par tout ce qu’on trouve sur Internet ».

Or, selon l’enquête sur la littératie 2012 de Statistique Canada, 20 % de la population éprouve de sérieuses difficultés à lire. « Ce n’est pas rien, ça, insiste-t-il. Promenez-vous dans la rue et dites-vous qu’une personne sur cinq parmi celles que vous croisez a de la difficulté à comprendre ce qu’elle lit ! »

Durant quinze ans, Daniel Baril a été responsable de la recherche à l’ICEA et il vient tout juste d’être nommé à la tête de l’institut. « Ça fait donc quinze ans que je suis dans l’analyse des politiques en éducation avec comme spécialité le droit à l’éducation des adultes », précise-t-il.

L’ICEA est un centre de recherche, d’expertise et de développement en éducation des adultes, indique son directeur général. Il regroupe l’ensemble des acteurs de l’éducation aux adultes : chercheurs, personnels d’établissements d’enseignement (écoles, cégeps et universités), de même que des organismes communautaires et des syndicats. « L’institut s’alimente de tous ces acteurs pour développer une vision globale de l’éducation des adultes au Québec, précise M. Baril, et nous, nous nourrissons ces acteurs avec ce qui se passe au Canada et sur la scène internationale. Notre rôle, c’est de faire la promotion et de défendre le droit à l’éducation des adultes au Québec. »

L’infrastructure est là, mais…

Daniel Baril constate qu’il y a eu d’énormes progrès à partir de la réforme de l’éducation des années 1960, puisque la commission Parent s’est aussi intéressée à l’éducation des adultes. « À l’époque, on visait à établir au Québec, comme dans d’autres pays, l’éducation permanente », dit-il.

C’est ainsi que, durant une quarantaine d’années, on a mis en place des centres d’éducation des adultes au secondaire et dans les cégeps, de même que créé le réseau de l’Université du Québec afin de permettre aux adultes d’accéder à l’enseignement universitaire. « On a donc créé toute une infrastructure », résume M. Baril.

Puis, dans les années 1990, l’éducation aux adultes s’est développée avec la création de la Commission des partenaires du marché du travail, rapporte-t-il, ainsi qu’avec l’adoption de la loi qui oblige les entreprises à consacrer 1 % de leur masse salariale à la formation de leurs employés.

« Mais ce qu’on observe depuis une dizaine d’années, grâce aux grandes enquêtes sur la littératie que réalise Statistique Canada tous les dix ans, c’est que le taux de participation aux activités d’éducation des adultes dans la population du Québec demeure parmi les plus bas au Canada », constate l’analyste en politiques d’éducation aux adultes.

« C’est dire que, bien qu’on se soit dotés d’une bonne infrastructure, il y a une partie de la population adulte peu scolarisée qu’on ne réussit pas à rejoindre, déplore-t-il. Malgré une offre de services et une infrastructure à tous les échelons — scolaire, communautaire, en emploi et sur l’ensemble du territoire québécois —, on remarque qu’on n’arrive pas à rejoindre ceux et celles qui ont les plus grandes difficultés. »

Le problème se serait même « un peu accentué » ces dernières années à cause des politiques du gouvernement axées sur la formation liée à l’emploi. « Voilà qui crée un énorme déséquilibre par rapport aux autres secteurs de l’éducation des adultes, dont l’alphabétisation », remarque M. Baril.

Internet, de l’espoir ?

On peut penser qu’une portion des adultes peu scolarisés a justement vécu de mauvaises expériences en classe et que ceux-ci n’ont guère le goût de retourner sur les bancs d’école. « Justement, reprend Daniel Baril, la beauté de l’éducation aux adultes, c’est qu’il y a des organismes communautaires dont les méthodes sont adaptées à ceux qui ont vécu des difficultés dans le milieu scolaire. » Il y a en effet beaucoup d’organismes communautaires en alphabétisation et en éducation populaire qui offrent des approches plus souples pour accompagner ces gens-là, dit-il. « C’est peu connu, mais c’est là un grand acquis des dernières décennies, de sorte qu’avoir eu des difficultés à l’école n’a plus à être un blocage maintenant, parce que les possibilités d’apprendre sont tellement diversifiées que tout le monde peut y trouver son compte. »

Les chercheurs de l’Institut de coopération pour l’éducation aux adultes se sont demandé pourquoi les gens ne viennent pas se former. « On nous répond souvent : “Parce que je n’ai pas le temps !” rapporte M. Baril. Il y a donc là un blocage structurel. »

« Le diagnostic que je pose, poursuit-il, est : nous avons les moyens pour répondre à tous les besoins, mais il faut aller chercher les gens là où ils sont. » Par exemple, faire de la formation en entreprise lorsque celle-ci accepte de libérer une heure ou deux pour que ses travailleurs puissent se former sur place. « Il faut en fait prendre les gens où ils sont, insiste M. Baril, les motiver, les rassurer, les accompagner et aussi créer chez tout le monde une culture de la formation. »

Mais si l’omniprésence d’Internet crée une certaine exclusion sociale, ce pourrait bien être aussi l’outil qui contrera l’analphabétisme. En effet, quel jeune, de nos jours, n’est pas motivé à utiliser Internet, ne serait-ce que pour échanger — par écrit ! — via les réseaux sociaux ? Quelle proportion des moins de 30 ans n’est pas sur Facebook ? On pourrait donc espérer un recul de l’analphabétisme, même si, comme le confirme Daniel Baril, il est encore trop tôt pour le mesurer.