«J’aimerais ça comprendre mon médecin !»

Thierry Haroun Collaboration spéciale
Le groupe populaire en alphabétisation Atout-Lire a produit en 2014 un document appelé Mon carnet santé, qui est adapté aux besoins d’adultes peu scolarisés et favorise une meilleure compréhension et un meilleur suivi lors de rendez-vous avec des professionnels de la santé.
Photo: Courtoisie Atout-Lire Le groupe populaire en alphabétisation Atout-Lire a produit en 2014 un document appelé Mon carnet santé, qui est adapté aux besoins d’adultes peu scolarisés et favorise une meilleure compréhension et un meilleur suivi lors de rendez-vous avec des professionnels de la santé.

Ce texte fait partie du cahier spécial Alphabétisation

Le seul fait de ne pas comprendre ce que votre médecin vous a prescrit ou diagnostiqué peut jouer sur votre santé… pour le pire, bien sûr. Et ça, des groupes populaires en alphabétisation l’ont bien compris. C’est pour cette raison que certains d’entre eux ont créé des outils de communication pour s’assurer que le patient et son professionnel, voire le réseau de la santé, sont au diapason.

La Jarnigoine, un centre d’alphabétisation populaire situé dans le quartier Villeray à Montréal, a produit une vidéo intitulée Bongour Docteur (oui, avec un « g ») visant à sensibiliser les professionnels de la santé, ainsi que la population, aux enjeux liés à l’analphabétisme médical. Ce projet a été réalisé par les participants de l’organisme dans le but aussi de s’assurer que le professionnel de la santé et son patient arrivent à mieux se comprendre. La documentation de ce groupe populaire rappelle que le jargon médical représente, bien souvent, un vocabulaire incompréhensible pour une grande partie de la population. Par ailleurs, les personnes ayant de faibles capacités de lecture ont un accès très limité aux informations médicales, ce qui compromet grandement leur état de santé.

Par exemple, la difficulté à déchiffrer les posologies des médicaments, l’incapacité à lire les ordonnances du médecin et l’engorgement du réseau de la santé dû aux erreurs de médications attribuables à des soucis de lecture sont autant de problèmes qui sont constatés sur le terrain. « Ce fléau, appelé “analphabétisme médical”, entraîne de lourdes conséquences allant même jusqu’à causer la mort de certains patients. Il est donc souhaitable que les intervenants en santé soient conscients de cette réalité, afin de pouvoir tenir compte du niveau de langage de leurs patients », lit-on dans la documentation.

Vidéo

C’est donc dans ce contexte que les participants de La Jarnigoine, c’est-à-dire des adultes en démarche d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, ont décidé de réaliser cette vidéo — d’une vingtaine de minutes, que Le Devoir a visionnée et qui est disponible sur le site Internet de l’organisme (jarnigoine.com/nos-videos/)— visant une communication simplifiée de la part des professionnels de la santé et, par le fait même, un accès plus équitable à l’information relative à leur santé. En toute logique, c’est par l’acquisition de ce savoir médical que les patients pourront devenir plus autonomes dans les démarches liées à leur santé, en plus de bénéficier de leur droit à des soins adaptés et adéquats, fait aussi valoir La Jarnigoine. L’animatrice et formatrice Amélie Bouchard raconte la genèse, l’esprit et la lettre de ce projet singulier.

« En 2006, j’ai commencé l’année en demandant à mes participants ce qu’ils changeraient s’ils avaient la possibilité d’avoir plus de pouvoir dans leur vie. Et là, un des participants a répondu : “Eh bien, moi, j’aimerais ça comprendre mon médecin !” Et dès lors, d’autres participants ont dit : “Moi aussi, moi aussi, moi aussi !” À ce moment-là, on sentait qu’on détenait quelque chose. On sentait qu’il y avait là un cri du coeur de la part des participants. » D’où la création de cette vidéo franchement touchante et qui donne la parole tant aux participants, qui témoignent de leurs difficultés à comprendre leur médecin, qu’à des professionnels qui admettent qu’il leur faudra être davantage à l’écoute des personnes peu alphabétisées et mieux vulgariser leur savoir médical.

D’ailleurs, cette vidéo sert présentement d’outil au sein du réseau de la santé, tant chez les médecins qu’auprès des pharmaciens. Bref, c’est utile, n’est-ce pas ? « Oui ! Les professionnels trouvent que c’est un outil intéressant. Et je pense que tout se passe quand ce sont les participants eux-mêmes qui présentent cette vidéo. Ça fait de bons échanges », note Mme Bouchard.

 

Mon carnet santé

De son côté, le groupe populaire en alphabétisation Atout-Lire a produit en 2014 un document appelé Mon carnet santé, qui est adapté aux besoins d’adultes peu scolarisés et favorise une meilleure compréhension et un meilleur suivi lors de rendez-vous avec des professionnels de la santé. Constitué d’une vingtaine de pages, il fournit au lecteur des questions simples, des informations claires et pertinentes de même que des conseils pratiques sur la façon de s’exprimer de manière à bien se faire comprendre par le professionnel de la santé. Et ça marche.

Quelque 200 exemplaires ont été produits l’an dernier lors de la première impression, lesquels ont été distribués parmi les gens peu alphabétisés. Seulement voilà, « au printemps dernier, on a reçu le soutien du CSSS de la Vieille Capitale, et là, le Carnet santé a été produit à 5000 exemplaires ! », fait remarquer Johanne Arseneault, animatrice chez Atout-Lire. « D’ailleurs, une intervenante communautaire au CLSC de la Basse-Ville, qui s’occupe d’en faire la distribution, me disait que plus de la moitié des exemplaires ont déjà été distribués. De notre côté, on en a gardé 800 exemplaires que l’on distribue à des groupes en alphabétisation à travers le Québec. On a des demandes de partout, que ce soit à Montréal ou en Montérégie, et même de gens auxquels on ne s’attendait pas, comme des groupes de personnes âgées. On s’aperçoit que ça répond vraiment à un besoin. C’est un outil qui est beau, qui est simple, qui est facile d’accès et même les professionnels de la santé veulent l’utiliser », tient aussi à dire Mme Arseneault, qui rappelle au passage que, en 1965, au moment où l’UNESCO avait déclaré le 8 septembre la Journée internationale de l’alphabétisation, « on faisait déjà le lien entre l’alphabétisation et la santé. Ce qu’on sait, c’est que les personnes analphabètes sont des gens qui sont en moins bonne santé ».