Les illettrés ne sont pas ceux que l’on croit

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
« Il faut se rendre à l’évidence : l’école ne réussit pas avec tout le monde et c’est un problème », critique la responsable au développement d’analyses et de stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ), Caroline Meunier.
Photo: Wavebreak Media Ltd « Il faut se rendre à l’évidence : l’école ne réussit pas avec tout le monde et c’est un problème », critique la responsable au développement d’analyses et de stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ), Caroline Meunier.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ils sont nés au Canada, ont le français pour langue maternelle, possèdent au moins un diplôme d’études secondaires et occupent un emploi. Qui sont-ils ? Les individus qu’on retrouve le plus fréquemment parmi ceux qui présentent les plus faibles niveaux de compétences en littératie et en numératie. C’est ce que révèlent les nouvelles données extraites du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA), publiées en mai dernier par le ministère de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MEESR).

« Ça déboulonne le mythe voulant que ce problème ne concerne que les personnes immigrantes, allophones, au chômage et peu scolarisées », déclare Caroline Meunier, responsable au développement d’analyses et de stratégies au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ), tout en soulignant que ces informations ne font que confirmer des tendances observées depuis longtemps.

Réalisé en 2013 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le PEICA est une vaste enquête internationale qui porte sur les aptitudes en littératie et en numératie de plus de 166 000 adultes âgés de 16 à 65 ans provenant de 24 pays, dont 27 000 Canadiens et 6000 Québécois. C’est la troisième enquête du genre, les deux précédentes s’étant tenues en 1994 et 2003. « Le PEICA n’évalue pas la capacité à décoder des mots ou à faire des calculs, mais bien la compréhension des textes écrits et des mathématiques pour ensuite utiliser les informations à bon escient », précise Caroline Meunier. Ainsi, un individu peut déchiffrer une posologie sans en comprendre le sens et, par conséquent, ne pas ingurgiter la bonne dose de médicament.

Comment est-ce possible que des francophones scolarisés et en emploi en arrivent là ? « Bien que l’école soit obligatoire jusqu’à 16 ans, cela ne signifie pas que tous décrochent leur diplôme en ayant de solides acquis, fait remarquer Mme Meunier. Si ces aptitudes sont déjà fragiles au début de la vie adulte et qu’il n’y a pas d’occasions de les exercer, au travail ou dans la vie courante, elles ne feront que s’affaiblir. »

Les groupes d’alphabétisation accueillent très souvent des gens qui ont eu un cheminement scolaire parsemé d’embûches et d’échecs. « Il faut se rendre à l’évidence : l’école ne réussit pas avec tout le monde et c’est un problème », critique la responsable.

Un Québécois sur cinq

L’an dernier, les premières analyses du PEICA dévoilaient que 19 % des Québécois âgés de 16 à 65 ans ont des difficultés importantes avec la lecture et l’écriture. Ils se retrouvent au bas de l’échelle de l’enquête, aux niveaux 1 et inférieur à 1 — le palier le plus élevé étant 5. « La situation ne s’améliore pas, voire elle se détériore », observe Caroline Meunier. En effet, en dépit de petites différences méthodologiques, l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes (EIACA) de 2003 concluait que c’était plutôt 16 % des adultes québécois qui se retrouvaient aux niveaux les plus faibles. Autant en 2003 qu’en 2013, le Québec s’en sortait moins bien que l’ensemble du Canada qui, lui, se situe dans la moyenne des pays de l’OCDE.

Les nouvelles données assombrissent davantage le portrait. L’ensemble de l’échantillon a dégringolé. En 2003, 12,6 % des individus interrogés se situaient aux niveaux 4 et 5 ; en 2013, ils sont 11,3 %. Même chose pour les répondants du niveau 3, dont la proportion est passée de 38,5 % à 35,5 %. Du coup, les groupes des niveaux inférieurs ont augmenté.

Si le PEICA n’a pas causé de surprises majeures dans le milieu de l’alphabétisation, il a toutefois mis en relief une tendance inquiétante : les 16-24 ans ont moins bien réussi aux tests que les 25-34 ans. « Habituellement, les jeunes réussissent mieux que leurs aînés, rappelle Caroline Meunier. Ces résultats nous interpellent parce que ce sont des individus qui sortent de l’école. » Pour le moment, les experts ne peuvent que spéculer sur les raisons de cette contre-performance.

Un rapport d’ici décembre

Les résultats du PEICA mettent de nouveau en lumière la nécessité d’investir davantage en alphabétisation. « On espère toujours que ça aura des répercussions sur les orientations gouvernementales, mais on attend encore. La lutte contre l’analphabétisme n’est pas une priorité, tant à l’échelon fédéral que provincial », déplore Caroline Meunier.

La responsable pense que cet immobilisme est sans doute attribuable à une mauvaise compréhension des enjeux. « C’est un problème dont les sources sont multiples et dont les conséquences se déclinent dans toutes les sphères de la vie, explique-t-elle. Il ne s’agit pas seulement d’alphabétiser les adultes en difficulté. Il faut aussi s’attaquer à la pauvreté, une situation trop souvent associée à l’analphabétisme ; investir et non pas désinvestir en éducation pour solidifier les apprentissages des élèves, et ce, dès la petite enfance ; encourager les employeurs à offrir de la formation aux travailleurs ayant de plus faibles compétences en littératie. »

Caroline Meunier signale que le MEESR a évoqué la publication d’un rapport en bonne et due forme sur le PEICA d’ici le mois de décembre. « On espère que ça remettra l’enjeu sur la place publique », dit-elle.