Le projet sème l’inquiétude

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Tout va se jouer lors de cette rentrée, de l’abolition des élections scolaires jusqu’aux fusions de commissions scolaires en passant par des changements au système de perception de la taxe scolaire.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Tout va se jouer lors de cette rentrée, de l’abolition des élections scolaires jusqu’aux fusions de commissions scolaires en passant par des changements au système de perception de la taxe scolaire.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le gouvernement de Philippe Couillard affirme que l’éducation est au coeur de ses préoccupations. Mais après toutes les compressions, fusions et autres modifications, l’enfant, lui, continuera-t-il à être au coeur du projet éducatif ? Certains acteurs s’en inquiètent.

C’est dans un climat d’instabilité que se fera la rentrée scolaire cet automne. Non seulement plane la menace d’un débrayage de trois jours des enseignants, mais aussi la promesse du dépôt d’un projet de loi visant à réformer les commissions scolaires de la part du ministre de l’Éducation, François Blais. Entre ces deux éventualités sont coincés des enfants dont l’avenir dépend des décisions des grands. Coincés, dans une école déjà mise à mal par des compressions de plus d’un milliard de dollars en cinq ans.

« C’est un moment historique parce que, si le gouvernement adopte ce projet de loi, ça veut dire qu’il met fin à la démocratie scolaire », lance Josée Bouchard, présidente de la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ). Tout va se jouer lors de cette rentrée, de l’abolition des élections scolaires jusqu’aux fusions de commissions scolaires en passant par des changements au système de perception de la taxe scolaire.

Sans élections, pas d’élus et, sans élus, on se dirige vers des conseils d’administration composés de membres nommés, déplore Mme Bouchard. « Ça veut dire qu’on va déposséder la population de sa capacité à gérer ses décisions sur le terrain en matière d’éducation. Si on se dirige vers ça, il faut que la population comprenne que c’est terminé ; ils ne pourront plus venir au conseil des commissaires s’ils veulent protester. »

La présidente de la FCSQ continue de se demander pour qui et pourquoi on veut changer ce mode de gouvernance. « On ne doit pas se servir de la baisse du taux de participation aux élections scolaires [qui a été de 5 % en 2014] pour opérer une méga-réforme en éducation », dénonce-t-elle.

La tentation de fusions de commissions scolaires au Québec ne date pas d’hier. La dernière, en 1998, devait permettre d’économiser 100 millions de dollars; elle en a plutôt coûté 60 aux commissions scolaires.

La Loi sur l’instruction publique adoptée en 1988 et maintes fois modifiée depuis ne semble pas causer de problème comme tel, ce serait plutôt son application imparfaite qui génère de l’insatisfaction, estime-t-on. « Par exemple, le transport scolaire peut se partager globalement entre plusieurs commissions scolaires ainsi que le service de la paie et, déjà, certaines commissions scolaires ont commencé à se regrouper, explique Lorraine Normand-Charbonneau, présidente de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement (FQDE). Par contre, à la Fédération, on souhaite que toutes les décisions qui ont trait à l’organisation pédagogique se prennent localement dans l’école et je ne parle pas seulement du directeur, mais des enseignants et du personnel, de l’équipe-école et des parents. »

On retrouve des similitudes dans la proposition de la Fédération des commissions scolaires : « On souhaite le renouvellement des modèles administratifs lorsque les analyses démontrent qu’il y a des gains à faire. On souhaite aussi pouvoir être soutenus par le gouvernement lors de transitions vers des regroupements de certains services. Dans les services informatiques et dans le secteur de la formation professionnelle par exemple, on peut travailler ensemble », explique Josée Bouchard.

Mais ici s’arrêtent les similitudes parce que, pour la présidente de la FCSQ, il ne faut pas être aveuglé par ce qu’elle appelle le « mirage » de la décentralisation : « La Loi sur l’instruction publique donne actuellement déjà beaucoup de pouvoirs aux écoles. »

Avec des compressions de plus d’un milliard de dollars depuis cinq ans, qui peut encore croire que les services aux élèves sont toujours les mêmes ? Les commissions scolaires tentent de préserver le mieux possible ces services, mais, dans ce contexte d’austérité, cela devient chaque jour plus difficile. On voit de plus en plus de commissions scolaires présenter un budget déficitaire, soit 39 sur 72. Elles sont face à des choix déchirants pour contrer ce déséquilibre qui résulte du fait que les commissions scolaires ont toujours investi davantage que ce qu’elles recevaient en subventions pour les services spécialisés explique Mme Bouchard. « C’est ça qu’on doit retirer aujourd’hui : les services aux élèves en difficulté d’apprentissage, à ceux qui ont des problèmes de comportement. On s’est engagés auprès de ces jeunes et, maintenant, on est obligés de retirer des moyens aux directions d’école et aux enseignants, des ressources qui feraient la différence auprès de certains élèves. »

« Le gouvernement croit que, par magie, on est capables de trouver plus d’argent. On n’a plus d’argent ! Qu’est-ce que tout ça va apporter à la réussite de nos enfants ? C’est très, très inquiétant ! », renchérit Corinne Payne, présidente de la Fédération des comités de parents du Québec.

Il faut que le gouvernement investisse dans l’éducation. L’essence même de la loi permet la décentralisation des décisions vers l’élève, le plus près de l’élève. La loi elle est bonne, mais l’application de cette loi au fil des ans a fait que les décisions se sont éloignées de l’élève », conclutLorraine Normand-Charbonneau.