Comment maintenir l’offre de services en période d’austérité?

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Le nouveau p.-d.g. de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, s’inquiète de l’impact à long terme des compressions en éducation sur la disponibilité de main-d’œuvre qualifiée au Québec.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le nouveau p.-d.g. de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, s’inquiète de l’impact à long terme des compressions en éducation sur la disponibilité de main-d’œuvre qualifiée au Québec.

Ce texte fait partie du cahier spécial Rentrée scolaire

Le gouvernement libéral au pouvoir à Québec applique des choix politiques d’ordre économique qui malmènent le système d’éducation dans son ensemble. Le réseau collégial n’échappe pas à ce mode de gouvernance austère, au moment où les compétences se font pourtant de plus en plus rares pour combler des besoins criants en main-d’oeuvre. La Fédération des cégeps du Québec fait le point.

D’abord, le portrait du réseau collégial vite esquissé : il y a 48 cégeps d’ordre public au Québec dont le nombre d’étudiants se chiffrait l’an dernier approximativement à 178 000 ; 47,2 % d’entre eux appartenaient au secteur préuniversitaire et 46,7 % étaient engagés dans un parcours technique. Malgré une diminution progressive prévue des effectifs d’ici aux années 2020, particulièrement en région éloignée, la clientèle devrait être du même ordre pour l’année 2015-2016.

Sur le plan du financement gouvernemental de ces établissements, la Fédération évalue qu’ils ont subi une compression de 45 millions de dollars en 2014-2015, ce qui fait grimper les compressions budgétaires dont ils ont été victimes à 155 millions de dollars depuis 2011-2012.

Bernard Tremblay a accédé au poste de président et directeur général de ce regroupement depuis quelques mois ; auparavant, il a été durant 25 ans au service de la Fédération des commissions scolaires du Québec : « On comprend que, étant donné la hauteur à laquelle se situent ces coupes budgétaires, le défi est de taille pour que les établissements soient capables de maintenir une offre de services diversifiée et de qualité partout au Québec ; on doit faire en sorte que les étudiants ressentent le moins possible cette situation et on doit s’appliquer à maintenir au maximum tout ce qui s’appelle services directs à leur endroit, même s’il sera impossible de le faire autant qu’on le souhaiterait au cours de la prochaine année. »

Éducation et société

Dans un cadre financier où les cégeps puisent la quasi-totalité de leurs revenus à même le Trésor québécois, les cégeps seront contraints de faire des choix dans leur aménagement d’un budget amaigri : « Les exigences du gouvernement ne changent pas, et c’est ce qui rend nos choix difficiles ; c’est donc ce qui va nous amener à revoir les tâches administratives, à placer au deuxième rang les exigences bureaucratiques ou de reddition de comptes, car on ne peut pas tout faire, même si on tente d’y arriver. Si on a à couper des postes, on le fera surtout du côté administratif », assure le p.-d.g.

Malgré tout, il n’exclut pas l’application d’autres mesures pour joindre les deux bouts : « On va regarder ce qui peut être fait sur le plan de l’offre de services et, dans ce cas, on va se pencher sur ce qui comporte le moins d’inconvénients possible ; mais il n’y a pas de miracle en vue et il n’en demeure pas moins, au final, que certains cégeps se retrouveront dans une situation déficitaire. » Il fait finalement le constat qu’il ne sera plus possible à l’avenir de faire plus avec moins : « Il y a là une limite, et je pense qu’on a atteint celle-ci. »

Tout le système d’éducation subit des compressions à l’heure actuelle et, à plus ou moins long terme, elles se répercuteront sur le vécu collectif, ce qui le pousse à cette réflexion : « L’éducation, c’est la seule solution dans notre société ; elle a un impact sur la santé, sur l’économie et sur tout. »

Le cégep, milieu d’apprentissage et de vie

La Fédération a déjà dressé une longue liste des réductions des services aux étudiants, qui pourraient être balayés par le vent de l’austérité. Bernard Tremblay mesure l’ampleur d’une telle démarche sous cet angle : « Le cégep, encore plus qu’ailleurs peut-être, c’est un milieu de vie. On est tous d’accord pour reconnaître que ce qui fait réussir nos jeunes, c’est un bon professeur qui enseigne bien et ce qui contribue aussi à leur réussite, c’est tout ce qui gravite autour de ce prof-là ; voilà que c’est sur le plan de cet environnement auprès du jeune que l’étau se resserre de plus en plus. »

Il s’interroge sur les conséquences des échecs que pourrait causer un tel resserrement : « Au Québec, on s’en va actuellement vers une pénurie majeure de main-d’oeuvre. Si le jeune n’est pas stimulé et s’il n’est pas intéressé par le secondaire, le cégep ou l’université, il va décrocher et se trouver un travail qui ne correspond pas véritablement à son enrichissement et à celui de la société. » Il y a un discours porteur d’une certaine incohérence à ce sujet : « Le gouvernement nous dit que ce n’est pas ce qu’il veut pour le futur au Québec, mais, en même temps, il impose des compressions. On ne peut faire autrement que de se demander si elles n’ont pas le résultat contraire à ce qui est souhaité de sa part. »

Cégeps en région et priorités

Le Rapport Demers, issu du Sommet sur l’enseignement supérieur de 2013, propose différentes pistes pour le maintien du déploiement de l’enseignement supérieur sur l’ensemble du territoire québécois, dans un contexte où les cégeps auront à subir des pertes d’effectifs majeurs d’ici 2027 ; la décroissance est déjà enclenchée.

Bernard Tremblay parle à ce sujet d’un enjeu de société majeur : « Le rapport Parent a prouvé à l’époque, avec la création des cégeps, que la clé pour la scolarisation d’une société repose sur le fait de s’assurer d’avoir des établissements ou des points d’enseignement partout au Québec, qui sont proches des individus. » La Fédération vise donc avec le ministère à mettre en oeuvre les recommandations du Rapport Demers qui portent notamment sur le recrutement d’étudiants à l’international, sur la mobilité de la clientèle à l’intérieur de la province et sur une souplesse du modèle dans le but de l’adapter aux caractéristiques régionales.

Dans le même ordre d’idées, le nouveau p.-d.g. a placé dans une position avantageuse la recherche à titre de priorité présente et pour les prochaines années dans le réseau collégial ; elle contribue largement à l’essor socioéconomique des régions dans sa forme appliquée : « C’est un trésor ! Il y a dans nos cégeps 48 centres de transfert technologique, en lien avec les programmes offerts, qui travaillent de concert avec les entreprises et qui les accompagnent pour ajouter à leurs performances. »

D’autres priorités figurent à l’ordre du jour de la Fédération, au nombre desquelles la décroissance formation-emploi, l’évolution du modèle collégial et la valorisation de la formation technique.

1 commentaire
  • Loyola Leroux - Abonné 23 août 2015 21 h 21

    La création des cegeps : les grands gagnants

    La formnation technique est la grande gagnante en 1967 de le creation des cegeps. La formation générale, la grande perdante. Il est temps de rétablir une formation de qualité pour les élites du secteur général et cesser d'écoeurer les étudiants du secteur technique. J'ai enseingné pendant 36 années et je peux en témoigner.