Sacrifier l’avenir de notre société?

Claude Lafleur Collaboration spéciale
« Lorsqu’on coupe dans les budgets de l’éducation, qu’on augmente le nombre d’élèves par classe, qu’on coupe dans l’aide professionnelle apportée aux élèves en difficulté, etc., etc., etc., ce n’est pas vrai que ça n’aura pas d’impacts sur les étudiants ! » tranche Christiane Gohier.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « Lorsqu’on coupe dans les budgets de l’éducation, qu’on augmente le nombre d’élèves par classe, qu’on coupe dans l’aide professionnelle apportée aux élèves en difficulté, etc., etc., etc., ce n’est pas vrai que ça n’aura pas d’impacts sur les étudiants ! » tranche Christiane Gohier.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

« L’éducation, c’est la matière première d’une société, lance Christiane Gohier, professeure associée en philosophie de l’éducation à l’UQAM. Dans les pays dits émergents — mais qui ne le sont plus —, on met beaucoup l’accent sur l’éducation puisqu’on a compris qu’en formant les individus, on forme également l’avenir du pays sur le plan économique, de la compétitivité, etc. Mais lorsqu’on coupe en éducation, pour sûr que ça aura un impact sur l’avenir de notre société ! »

Pour avoir réalisé de nombreuses recherches et réflexions sur divers aspects de l’éducation, Mme Gohier a eu l’occasion de constater à quel point celle-ci est importante pour les individus eux-mêmes. « On observe aisément que des personnes bien formées vont avoir davantage de chance de réussir dans la vie, dit-elle, mais aussi d’être des citoyens plus épanouis. La plus grande richesse pour une personne, c’est sans aucun doute son éducation, alors que l’éducation, c’est la matière première d’une société », résume-t-elle.

Par conséquent, cette philosophe de l’éducation s’inquiète de la multiplication des mesures d’austérité qu’impose en ce domaine le gouvernement Couillard. « Lorsqu’on coupe dans les budgets de l’éducation, qu’on augmente le nombre d’élèves par classe, qu’on coupe dans l’aide professionnelle apportée aux élèves en difficulté, etc., etc., etc., ce n’est pas vrai que ça n’aura pas d’impacts sur les étudiants ! » tranche cette membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE).

Le risque néolibéral

En 2013, dans le cadre de ses activités au CRIFPE, Christiane Gohier a organisé un congrès à l’Université de Nantes en France avec son collègue Michel Fabre sur le thème : les valeurs éducatives au risque du néolibéralisme. « Il s’agissait de la réflexion de philosophes sur la montée du néolibéralisme et de ses effets sur l’éducation », explique-t-elle. Ce congrès a donné lieu à la publication ces jours-ci de l’ouvrage Les valeurs éducatives au risque du néo-libéralisme aux Presses universitaires de Rouen et du Havre.

« Au départ, j’ai été surprise de constater que mes collègues européens vivent la même chose que nous au Québec, raconte Mme Gohier. Ce qu’on vit un peu partout, c’est une privatisation de l’éducation qui correspond au néolibéralisme : c’est-à-dire la libre concurrence des marchés et le désinvestissement de l’État dans le secteur public. »

Ainsi, on parle désormais de l’école comme d’une entreprise, et qui doit être gérée comme telle, poursuit-elle. On parle aussi de reddition de comptes en éducation, « ce qui n’est pas mauvais en soi, mais on met trop l’accent là-dessus », constate-t-elle. On impose également l’idée que, dans les écoles, on devrait faire mieux avec moins.

Comme ses collègues, Mme Gohier déplore le fait que l’éducation soit de plus en plus axée sur les besoins du marché et non pas sur le développement des individus. « On ne parle plus d’une bonne éducation, d’une éducation globale, donnée à tous », dit-elle.

« De plus en plus, l’école est axée sur les compétences, ce qui n’est pas mauvais en soi non plus, poursuit-elle, mais on se rapproche alors trop d’une logique de marché et on oublie les savoirs et la culture générale. Or, il faut une éducation de la personne et un savoir, et non pas uniquement des compétences. »

Christiane Gohier déplore en outre les programmes courts que proposent les universités et taillés sur mesure pour répondre aux besoins des entreprises. « On assiste à de la mise en marché de programmes sur demande et qui sont axés sur les besoins du marché plutôt que sur une formation globale de l’individu », note-t-elle.

« Je pense qu’avec le gouvernement Couillard, on accentue le néolibéralisme en éducation. Ce n’est pas nouveau, mais là, je trouve qu’on l’accentue vraiment. »

 

Vers un abandon des enseignants ?

Dans les travaux de recherche qu’a menés Christiane Gohier, elle s’est intéressée à ce que vivent les enseignantes du primaire. « Cette recherche s’est amorcée en 1985, raconte-t-elle. On est allés voir ce que celles-ci disaient à propos de leur profession et voir sur le terrain ce qu’elles vivent et comment elles se perçoivent… » La chercheuse souligne au passage qu’on parle avant tout d’enseignantes, puisque ce sont à 95 % des femmes qu’on retrouve au primaire.

« On s’est rendu compte qu’au départ, elles ont souvent une conception assez idéaliste de leur profession, rapporte-t-elle. On a aussi interviewé de futurs enseignants en formation des maîtres et qui ont, elles aussi, une vision idéaliste…, alors que les conditions de travail et la réalité sur la terre sont tout autres ! » La chercheuse établit d’ailleurs un lien entre cette vision idéalisée et le fait que le quart des nouveaux enseignants quitte la profession au cours de leurs cinq premières années, ce qui pose un sérieux défi au monde de l’éducation.

Et on n’a encore peut-être rien vu, précise Christiane Gohier, étant donné les conditions de travail qu’impose désormais le gouvernement. « Au Québec, on a une politique d’inclusion dans les classes ordinaires d’enfants à troubles de comportement d’apprentissage et de handicapés », rappelle-t-elle. Pour les enseignants, une telle intégration pose toutefois de sérieux défis, surtout s’ils ne bénéficient pas de l’aide de professionnels (orthopédagogues, psychologues, etc.).

« Si donc, en plus, on coupe cette aide-là et qu’on augmente le nombre d’élèves en classe pour chaque professeur, alors là, je crains que le taux d’abandon des nouveaux enseignants ne monte en flèche ces prochaines années », prévient-elle.

« Et je dis parfois — et pas à la blague — qu’on devrait décerner une médaille du courage à chacun de nos enseignants ! lance sérieusement la chercheuse. Lorsque je les observe, particulièrement au primaire et au secondaire, j’ai vraiment de l’admiration pour eux ! »