Une décision «aucunement réfléchie»

Déjà en 2013, une étude révélait que le TBI n’était pas utilisé à la hauteur de son potentiel. 
Photo: CP/SMART Technologies Inc. Déjà en 2013, une étude révélait que le TBI n’était pas utilisé à la hauteur de son potentiel. 

Québec aurait pu trouver des solutions dix fois moins chères au lieu d’imposer au coût de 240 millions des tableaux blancs interactifs (TBI) dans toutes les écoles du Québec.

Ce plan du gouvernement libéral de Jean Charest, poursuivi par ses successeurs pendant cinq ans, n’était « aucunement une décision réfléchie », conclut une étude, dont le résumé a été obtenu par La Presse canadienne.

L’étude, réalisée par un centre de recherche de l’Université de Montréal, a été effectuée auprès de 6000 élèves et 400 professeurs.

Elle révèle que les tableaux blancs interactifs comportent certains avantages, mais qu’ils ne sont pas mis en valeur. Les enseignants manquent de formation, les problèmes techniques sont nombreux et les élèves interagissent trop peu avec cet outil pédagogique.

En somme, selon cette vaste enquête du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE), l’achat de projecteurs électroniques à un coût bien moindre aurait été préférable pour la grande majorité des enseignants.

Ainsi, un projecteur numérique HD peut se détailler environ 600 $, tandis qu’un tableau interactif de trois pieds par quatre peut coûter entre 7000 $ et 8000 $. Qui plus est, un tableau de ce format est mal adapté pour une classe régulière parce qu’il est trop petit pour être bien vu, alors qu’un projecteur numérique est un outil beaucoup plus flexible, qui peut être ajusté en fonction de la taille de la classe.

« Arrêtez de nous faire croire que le tableau blanc interactif est la huitième merveille du monde », a dit le chercheur Thierry Karsenti, du CRIFPE, dans une récente entrevue.

Consensus

Pratiquement tous les professionnels sondés ont déploré le manque de fiabilité de l’appareil. « Ce n’est pas vrai que c’est un outil stable : c’est compliqué, ça “plante” tout le temps, c’est la catastrophe, a-t-il illustré. Et quand on est prof et que l’outil principal “plante” tout le temps, on ne souhaite pas le prendre. »

Ainsi, les profs préfèrent l’utiliser simplement comme écran de projection, a-t-il relevé. Or, l’achat d’un simple projecteur aurait coûté bien moins cher et aurait permis d’éviter « les problèmes techniques qui n’en finissent plus ».

Les commentaires des élèves sondés étaient dévastateurs. « Le tableau blanc est plus petit que la télé dans mon salon », ont dit des jeunes à M. Karsenti, qui fait remarquer qu’on ne peut, au secondaire, demander aux élèves de s’asseoir en cercle autour du tableau blanc trop petit pour être bien vu.

Ou encore, d’autres élèves ont demandé : « Pourquoi on appelle ça “interactif” alors qu’il n’y a que mon prof qui y touche ? »

De fait, une minorité d’enseignants permet aux élèves d’exploiter les fonctions interactives, a souligné le chercheur.

Enthousiasme estompé

L’enthousiasme constaté chez les élèves à l’égard du tableau blanc au début s’est estompé rapidement, en raison de sa taille et de son manque d’interactivité, a-t-il constaté. Dans son résumé, l’étude conclut que « l’imposition du TBI à tous les enseignants du Québec ne serait aucunement une décision réfléchie ».

« Je ne comprends pas pourquoi l’État, quand on investit autant d’argent, n’a pas vérifié si cela était utilisé comme cela devait l’être », a déploré M. Karsenti.

Le jugement est tout aussi lapidaire chez les syndicats d’enseignants. Ils regrettent de ne jamais avoir été consultés dans cette démarche et déplorent un investissement aussi massif dans une période de restrictions dans les écoles.

« Dans les écoles où on réduit les services aux élèves, le matériel scolaire, l’aide aux devoirs, les enseignants nous demandent : est-ce bien cela la priorité ? » a déclaré Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, affiliée à la CSQ. Selon elle, le moment n’était pas opportun pour dépenser ainsi 240 millions, sans compter que les enseignants n’ont pas reçu toute la formation requise pour cet outil technologique.

« On est allé de l’avant avec une mesure populaire, populiste, qui paraissait bien », a-t-elle lancé au cours d’un entretien téléphonique.

Rappelons que l’implantation des TBI avait été marquée par des controverses. Le premier ministre Jean Charest l’avait annoncée en grande pompe comme une de ses mesures-surprises dans un discours inaugural en 2011.

Une enquête du quotidien La Presse avait révélé que la grande majorité des achats de tableaux avait été effectuée auprès d’un fournisseur, Smart Technologies, dont le lobbyiste était un ancien membre du cabinet de M. Charest.

20 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 12 juillet 2015 12 h 41

    L'éducation dans le rouge

    On coupe un ensemble de petits montants à gauche et à droite, on tâtillonne, on menace, on fait la leçon, mais là avec ces 2 seuls projets: l'îlot voyageur sous Marc Fournier et les tableaux intelligents imposés par Jean Charest, oui, ces deux projets à eux seuls s'approchent du milliard. Qui dit mieux?

  • Denis Paquette - Abonné 12 juillet 2015 13 h 10

    L'utopie, toujours nous payons, la question est comment et pourquoi

    il serait intéressant de connaitre combien de lobbys ont travaillés sur ce dossier, 240 millions pour une thecnologie sophistiquée nécessitant des habilités que la plupart des profs n'ont pas, quelle coup de maitre, ca me fait aux premiers reseaux informatiques qui ont englouttis des fortunes et n'ont jamais vraiment émergés pour la bonne raison que l'état est toujours coinquante ans en arriere, meme aujourd'hui l'état ne possède pas encore de reseaux , serait- ce que si une compagnie est bien ploguée l'utopie serait le meilleur des produits

  • Pierre Vaillancourt - Abonné 12 juillet 2015 13 h 21

    Et le développement durable dans tout ça ?

    Dans ce dossier, il faut bien sûr considérer la question de la rentabilité pédagogique et, notamment, celle de l'efficacité des TBI dans de grandes classes du secondaire.

    Mais on oublie toujours une dimension, toujours la même : le développement durable.

    Si les États-Unis avaient acheté autant de TBI per capita que les 40 000 TBI que nous avons achetés au Québec, ce sont 1 600 000 TBI qu'on aurait installés dans les classes américaines. Or tous ces TBI, qu'ils soient rentables pédagogiquement ou pas, finiront, d'ici quelques années, dans un dépotoir qui sera fort probablement au Ghana, malgré toutes les belles lois interdisant le dumping de déchets électroniques.

    Peut-on imaginer un instant ce que représentent plus d'un million et demi de TBI se décomposant très lentement sous la pluie et le soleil, dans un dépotoir où vivent des humains, enfants et adultes, qui tentent, tant bien que mal, de survivre en récupérant les métaux précieux qui gisent dans nos vieux TBI et autres appareils électroniques ? A-t-on une toute petite idée des incroyables malformations et maladies bizarres dont souffrent ces gens, qui marchent et vivent à côté d'une rigole où s'écoule un épais liquide noir ? Pour en savoir plus, on peut lire l'ouvrage de Christophe Boltanski, grand reporter au Nouvel Observateur, intitulé Minerais de sang, les esclaves du monde moderne.

    Non seulement tous ces TBI iront inévitablement polluer une nappe phératique, en quelque part bien loin de notre regard limité par nos oeillères que sont l'inconscience et l'indifférence, mais pour les produire, ces beaux TBI, nous nous sommes appuyés sur le travail de ces esclaves africains du monde moderne, dont traite Chirstophe Boltanski, et sur les guerres qui se déroulent pour le contrôle de ces mines de métaux rares, dont la cassitérite.

    • Pierre Vaillancourt - Abonné 12 juillet 2015 21 h 31

      Bien sûr, je parlais des nappes phréatiques, et non phératiques ! Excusez ma frappe erratique !

    • Louis Gaudreau - Abonné 13 juillet 2015 09 h 53

      Excellent!

  • Gilles Théberge - Abonné 12 juillet 2015 13 h 28

    Et pendant ce temps

    Une autre décision de Charest qui n’était « aucunement une décision réfléchie », conclut une étude.

    Pendant ce temps on coupe dans les services éducatifs.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 13 juillet 2015 18 h 53

      Mauvaise étude! La décision était très clairement réfléchit comme tant d'autres.

      Ce que je ne comprend pas, c'est pourquoi ces gens qui cherchent le bienfondé des décisions politiques ne comprennent pas du tout. Il n'y a pas de bienfondé...ou très rarement. Il y a des intérêts, c'est différent!

  • Pierre Vaillancourt - Abonné 12 juillet 2015 13 h 31

    Et le développement durable dans tout ça ? (fin)

    Le développement durable n'est pour nous qu'une belle expression qu'on place dans nos textes, nos lois, nos plans de développement et autres plans stratégiques, mais il est très rare qu'on se pose la question suivante : quel serait l'impact environnemental si, dans tous les pays industrialisés présents et à venir, on installait un TBI dans chaque classe ?

    Il y aurait alors des dizaines de millions de TBI qui se retrouveraient inévitablement au dépotoir, surtout lorsqu'on connait l'appétit du gain de nos belles industries qui ne tarderaient pas à nous proposer de nouveaux modèles de TBI. Notre insatiable besoin de consommer et d'être à la fine pointe de la technologie ne saurait alors résister à une telle offre et c'est clair qu'à tous les 5 ou 10 ans, on enverrait des dizaines de millions de TBI au dépotoir.

    De beaux TBI sur lesquels on aurait tenté d'enseigner à nos enfants les vertus du développement durable et de l'écocitoyenneté.

    Et vive le progrès ! Avec des TBI plus modernes, sûrement que nos enfants comprendront mieux que nous ce qu'est le réel développement durable.

    Mais il se fera tard.