L’éducation pour promouvoir les droits de la personne en Jordanie

Tasneem Alhmooze était de passage à Montréal cette semaine, à l’invitation d’Equitas.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Tasneem Alhmooze était de passage à Montréal cette semaine, à l’invitation d’Equitas.

«Au-delà de la radicalisation, ce que les jeunes expriment autour de moi est surtout une grande volonté de participer à la vie civile et d’avoir accès à une éducation de qualité. » Le ton ferme, la voix douce, Tasneem Alhmooze vient de casser en une phrase l’image de son pays, la Jordanie, renvoyée sur toutes les télévisions occidentales. Depuis quelques mois, le groupe État islamique, les frappes et la vengeance prennent « trop de place », dit-elle.

La jeune femme de 32 ans est à Montréal depuis trois semaines pour y suivre une formation sur les droits de la personne. Elle ne nie pas que son pays soit situé dans l’une des zones les plus troublées actuellement de la planète. Tasneem en sait quelque chose, pour avoir travaillé huit ans pour les réfugiés ; d’abord ceux de Palestine, puis ceux d’Irak et de Syrie, au gré des arrivées massives et des guerres. Son regard se porte alors vers les enfants des camps, qui ont plusieurs années à rattraper à l’école : « Ils étaient trop en retard pour intégrer les classes régulières alors nous les avons aidés à reprendre le rythme. »

Elle se souvient : « Quand tu vis à Amman [capitale de la Jordanie] tu penses que la vie est bonne et que tout fonctionne bien. Mais ce travail m’a donné l’occasion de découvrir d’autres situations, j’ai pensé “ il faut faire quelque chose !  »

 

Dessiner les droits

À travers l’organisme Arab Network for Civic Education (ANREH), la Jordanienne travaille aujourd’hui avec des jeunes de l’est d’Ammane et de Madaba, une ville située à 30 km de la capitale. Deux endroits fortement marqués par la pauvreté et ciblés par le projet Mosharka, un réseau d’organisations soeurs de l’Égypte, la Jordanie, le Maroc, la Tunisie et le Yémen. Plus fortes grâce à l’échange d’informations et d’outils, les ONG font la promotion de l’égalité, de la diversité et de l’accès à la justice.

La formule utilisée par ANREH est l’antithèse d’un long séminaire ennuyant. « Nous avons demandé à ces deux groupes de jeunes de dessiner une carte de leur communauté, en ajoutant ce qui lui manquait », explique Tasneem. Dans Amman Est, les jeunes ont dessiné des classes bondées, puis relaté que même après plusieurs années de scolarisation, ils étaient toujours incapables de lire et d’écrire.

À partir de l’expérience, ils doivent rédiger un plan d’action qu’ils auront l’occasion de présenter à d’autres organismes de la société civile. « Nous espérons construire une autre génération, consciente non seulement de ses droits, mais capable de voir qu’elle peut jouer un rôle », explicite-t-elle.

Salle de classe

Et c’est par l’éducation, plutôt que les bombes, que cette culture des droits de la personne se répandra. « Quand on parle de droits de la personne, ce ne sont pas seulement les détentions arbitraires auxquelles tout le monde pense », remarque Ian Hamilton. Il est directeur général d’Equitas, qui organise chaque année depuis 1980 le Programme international d’éducation aux droits de l’Homme (PIFDH), auquel participe Tasneem Alhmooze.

« On crée un espace démocratique, à reproduire dans leurs communautés. 80 personnes de 45 pays qui discutent, ça prend beaucoup d’écoute et d’ouverture », raconte M. Hamilton. « Si on pouvait prendre cette dynamique, la mettre en bouteille et la vendre, le monde irait beaucoup mieux », ajoute-t-il, mi-pessimiste, mi-optimiste.

Un besoin d’éducation et d’espaces démocratiques criant pour les femmes en Jordanie. « À Amman, les femmes ont accès à l’éducation supérieure. Mais dans les zones rurales, les filles quittent l’école très tôt, vers 14 ou 15 ans, pour se marier et avoir une famille », note celle qui est la cadette d’une famille de six enfants. Puis, se réfutant elle-même : « Je comprends que les stéréotypes sur les femmes musulmanes ont la vie dure, mais ils sont erronés. J’en suis la preuve vivante ! » dit-elle. Elle admet, un rictus au coin des lèvres, que son père ne voulait pas la laisser voyager seule aussi loin que le Canada. « Je l’ai convaincu que je ne pouvais pas laisser passer cette occasion. » Comme quoi, il n’y a pas de petites victoires.

Nous espérons construire une autre génération, consciente non seulement de ses droits, mais capable de voir qu’elle peut jouer un rôle

2 commentaires
  • Youcef Bouayad - Inscrit 26 juin 2015 07 h 23

    Selon la section "À propos", Le Devoir "s'engage à défendre les idées et les causes qui assureront l'avancement politique, économique, culturel et social de la société québécoise.". En quoi montrer une femme voilée de façon positive participe à l'avancement de la société Qubécoise? J'aimerais penser que c'est une attitude qui valorise la différence mais je ne vois qu'un asservissement de la femme.

    • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 26 juin 2015 11 h 12

      Je crois ici qu'il s'agit de la photo de Tasneem Alhmooze telle qu'elle se présente dans la vie. Faut être fidèle à ce que sont les gens et les photographier avec le plus de réalisme possible. Je suis d'accord que ce voile est en réalité porté pour cacher les cheveux des femmes, mais bon!

      Venir au Canada est déjà plus qu'une petite victoire pour elle. Le retrait de signes dévalorisants pour la femme fera peut-être partie de ses prochaines victoires. Tant que ses pas vont dans la direction des droits des Humains.