Le coeur n’est pas à la fête

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
Photo: Jacques Grenier Le Devoir

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Mes racines et mes ailes. Sans doute le thème 2015 de la Semaine des services de garde du Québec se teintera-t-il d’une couleur politique cette année. Sans doute le coeur sera-t-il moins à la fête. Car valoriser la mission éducative du réseau de la petite enfance, parler de son importance, de sa pertinence auprès des familles s’annonce plus que jamais essentiel.

Le renouvellement des conventions collectives des travailleurs des centres de la petite enfance et des services de garde en milieu familial (échues depuis le 31 mars) va se faire dans un contexte très particulier. Un contexte où la colère gronde depuis que deux projets de loi gouvernementaux attaquent de front l’ensemble du réseau des services de garde éducatifs et que des compressions budgétaires de 74 millions ont été exigées par le gouvernement : le projet de loi 27 (sur l’optimisation des services de garde éducatifs à l’enfance subventionnés, qui cherche à contrer le phénomène des places dites « fantômes » en garderie) et le projet de loi 28, adopté sous le bâillon le 20 avril dernier (sur la modulation des frais de garde en fonction des revenus des familles — de 7,30 $ à 20 $ par jour). Pour Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), « c’est une démolition sans précédent d’un réseau encore jeune, en développement, qui a fait ses preuves, par un gouvernement qui a une vision purement comptable ».

Pourtant, certaines études ont démontré la pertinence économique d’un tel programme mis en place en 1997, basé sur le principe d’universalité et d’accessibilité. C’est le cas de l’étude de 2012 menée par Pierre Fortin, Luc Godbout et Suzie St-Cerny, de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke (L’impact des services de garde à contribution réduite du Québec sur le taux d’activité féminin, le revenu intérieur et les budgets gouvernementaux).

« Depuis, nous avons fait des sauts énormes avec l’emploi des femmes. De 68,4 % en 1998, le taux est passé à 77,8 % en 2004 », souligne Louise Chabot. Soit une hausse de 10 % sur cinq ans. Le retour de ces femmes à l’emploi signifie aussi qu’elles participent à l’économie et contribuent à l’impôt. L’autre point que les syndicats dénoncent ouvertement est la commercialisation en marche des services de garde éducatifs (NDLR : amorcée sous le gouvernement Charest ; les récents développements sur les reventes de garderies privées subventionnées confirment la tendance).

« Toutes les mesures d’austérité actuelles touchent les familles québécoises et les mères de famille monoparentale. Ces mesures favorisent les garderies privées. C’est très étonnant que le gouvernement agisse de la sorte. Quant aux places dites fantômes, nous pensons qu’il ne va pas y avoir de gens qui vont en abuser. Pour nous, le vrai débat est le gel des places dans les garderies subventionnées et la création de places dans le système privé », soutient Josée Marcotte, vice-présidente de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN) et responsable des secteurs pour la petite enfance.

Quels sont les grands dossiers qui seront prochainement traités à la table des négociations et qui se feront avec le porte-parole patronal nouvellement nommé, Me Pierre Pilote (un avocat ayant déjà tenu ce rôle de négociateur auprès des éducatrices de CPE en 2010) ? Sans surprise, les deux principaux enjeux concernent les hausses salariales et la révision des régimes d’assurance collective. D’autres améliorations relatives aux conditions de travail seront bien entendu demandées, selon les visées de chaque organisation, comme la protection des congés lors de mutation, la présence d’un syndiqué aux conseils d’administration des CPE ou encore le financement adéquat des comités de santé-sécurité.

En ce qui concerne le gros morceau, la question salariale, il est demandé que les augmentations dans le secteur de la petite enfance s’alignent sur celles des quelque 450 000 employés du secteur public, à savoir 4,5 % par année pendant trois ans (2015, 2016 et 2017 — convention de trois ans). Tout en sachant que le gouvernement a décrété un gel salarial pour les deux premières années d’une convention collective de cinq ans, suivi d’une augmentation de salaire de 1 % pour les trois années suivantes.

« Sans avoir commencé la ronde des négociations, nous présumons que le mandat du ministère de la Famille dont relèvent les CPE ne sera pas différent de ce que le Conseil du trésor a déposé à la table centrale du secteur public », confirme Richard Belhumeur, président du Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES) affilié à la FTQ.

L’autre enjeu important concerne le rehaussement de la contribution gouvernementale au régime d’assurance collective (actuellement de 4 % de la masse salariale) afin de pallier le retrait des employeurs à ce financement.

Les prochaines rondes de négociation des conventions collectives du secteur de la petite enfance risquent donc d’être riches en débats, voire houleuses. Car, face à ces attaques de toutes parts, la colère gronde, action et riposte étant les mots d’ordre communs des différentes organisations syndicales. Ils auraient même pu être retenus comme thème de la Semaine…

Cette année, la Semaine des services de garde du Québec, qui aura lieu du 24 mai au 30 mai, célèbre sur le thème «Mes racines et mes ailes». L’idée est que l’enracinement d’un enfant au sein de sa structure de garde et dans sa famille (à travers le programme éducatif et les échanges enfant-parents-éducateur) l’encourage à explorer son monde, à agrandir son cercle jusqu’à son entrée à l’école et à développer sa persévérance scolaire. Sur le terrain, cette semaine se concrétise par des actions nationales, régionales et locales sur le thème (activités avec les familles, les éducatrices, la communauté). C’est une semaine de fête, de reconnaissance et de mise en valeur de la mission éducative des CPE et des milieux familiaux. La fête, dans un contexte de fortes compressions budgétaires ? «La Semaine aura sans doute une saveur plus politique. L’année 2014-2015 a été très difficile pour les CPE et les bureaux coordonnateurs. Les gens sont ébranlés dans leurs croyances, leurs valeurs. Mais heureusement, le réseau reste très engagé et mobilisé», confirme Geneviève Bélisle, directrice nationale de la qualité des services éducatifs de l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE).