La classe de Madame Guylaine

Certaines écoles ont établi leur code de politesse, ou code de vie, dans la foulée du projet de loi 56 sur la lutte contre l’intimidation.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Certaines écoles ont établi leur code de politesse, ou code de vie, dans la foulée du projet de loi 56 sur la lutte contre l’intimidation.

En milieu scolaire, les professeurs constatent tous les jours l’impact positif des mesures de politesse. Pour eux, c’est un outil de plus afin d’établir une culture du respect, voire de lutter contre l’intimidation.

Dans la classe de Guylaine Beaumont, le « vous » n’est pas obligatoire, mais le « madame » est un incontournable. C’est donc « Madame Guylaine » pour tout le monde. « Je suis bien là-dedans », explique-t-elle. « Le “ madame ”, ça crée une saine distance. »

Mme Guylaine enseigne à l’école primaire Les Sources, un établissement public de la banlieue ouest de Québec. Son groupe de 3e année compte 19 enfants. En 11 ans d’enseignement, elle a laissé les jeunes l’appeler « Guylaine » une seule fois. C’était dans une autre école, avec un groupe de 6e année. « Je l’ai regretté tout de suite et je me suis dit que ce serait la dernière fois, se souvient-elle. On n’est pas des amis. Ils se permettaient des commentaires qu’ils ne se seraient pas permis autrement. »

Elle ajoute que les formules de politesse créent plus de respect, « comme chez les adultes »,et que les enfants « sont bien là-dedans ».

Le recours au « madame, monsieur » s’est répandu ces dernières années au niveau primaire, et les répercussions se font sentir jusqu’au secondaire. « Quand les jeunes ont commencé ça en maternelle ou en première année, c’est pas mal intégré à leur arrivée en 1re secondaire », remarque Denis Simard, président du Syndicat de l’enseignement de la région de Québec (SERQ). « C’est sûr que ç’a un impact. Je ne dis pas que ça règle tout, mais ça crée une distance. »

Lors de la visite du Devoir à l’école les Sources, la classe de Mme Guylaine était en période de morale et la discussion portait sur le thème de l’intimidation.

Une fois assis, les jeunes entonnent en choeur un joyeux « Bon après-midi ! » et se taisent. L’enseignante explique qu’en cas de conflit, mieux vaut aller « décompresser » plutôt que de se mettre à crier et à insulter. Une fillette lève la main et précise que « si ça vire vraiment en chicane, tu peux aller voir le professeur ».

La notion de respect est un combat quotidien pour les enseignants, qui rivalisent d’imagination pour l’inculquer aux petits. Sur les murs de la classe, Mme Guylaine a collé des cartons décrivant les règles de vie. « Je lève la main et j’attends le droit de parole, peut-on y lire. J’écoute la personne qui parle et je suis attentif au son de la cloche. »

Dans certaines écoles, on a implanté un véritable code de politesse, ou code de vie. C’est le cas de l’école Roy-Saint-Louis à Guadeloupe, en Beauce. Le directeur, Simon Fortier, explique que le code a été créé l’an dernier dans la foulée du projet de loi 56 sur la lutte contre l’intimidation. « Quand le projet de loi a été mis en place, on a décidé que ce serait tolérance zéro envers l’intimidation, dit-il. Le code, c’est différentes valeurs et différentes façons de s’exprimer avec les autres. »

L’école a aussi mis en place des formulaires de dénonciation dans les classes et sur son site Web. Quatre fois par an, les élèves doivent remplir le formulaire, qu’ils aient quelque chose à dénoncer ou pas. On organise même des activités spéciales pour les motiver. Cette année, par exemple, un élève « top secret » devait réaliser un « défi de politesse ».

C’était nouveau, alors les enfants ont « embarqué », explique le directeur. « Ça fonctionne très bien », surtout « les salutations et les remerciements ».

À Roy-Saint-Louis aussi, on a recourt au « monsieur, madame » sans imposer le « vous », mais c’était déjà en vigueur avant l’entrée en scène du code de politesse.

Dans cette école comme ailleurs, on se réjouit des meilleurs rapports profs-élèves, mais « il reste encore du travail à faire pour améliorer le respect entre élèves ».

Mieux ou pire qu’avant ?

Enseignante dans une école secondaire privée, Anne-Marie Quesnel a publié un livre sur ces questions en 2013 : Parents essoufflés, enseignants épuisés. Elle croit que la situation s’est détériorée avec les années dans le milieu éducatif.

« La technologie a changé les rapports humains. Ça fait en sorte qu’on a de moins en moins de décorum. On a voulu que les jeunes soient à l’aise et s’expriment. Je suis d’accord avec ça, mais c’est comme si on avait oublié un peu le “ comment faire ”. »

Mme Quesnel enseigne depuis plus de 20 ans au secondaire, et elle constate qu’il est plus difficile que jamais d’obtenir le silence en classe : « Avec Facebook et les textos, tout le monde est en vedette tout le temps. Dès qu’il y a une petite émotion, il faut l’exprimer immédiatement. On dirait que les jeunes ont perdu le sens du moment opportun pour s’exprimer. »

Elle croit que les codes de politesse ont leurs limites, surtout si les parents ne collaborent pas en matière de discipline. Elle constate, par contre, que le recours au « vous » dans son école est bénéfique. « C’est un bel outil, ça fait en sorte qu’on baigne dans un climat beaucoup plus respectueux. »

Or, il y a d’autres règles de bienséance sur lesquelles il faudrait travailler. Comme céder de la place à la personne qui circule en sens inverse dans un corridor. « Je ne compte plus les fois où je me fais accrocher dans le corridor », lance-t-elle.

Denis Simard ajoute que le milieu enseignant et les directions ont aussi un devoir de cohérence. « C’est bien beau, les codes de vie et les règles, mais il faut s’assurer de les faire respecter », dit-il en donnant l’exemple de directions qui ne respectent pas les punitions qu’elles ont elles-mêmes annoncées.

Dans l’ensemble, les adultes doivent donner l’exemple, ajoute-t-il, notamment dans l’espace public. Il parle du « manque de respect » qui prévaut chez les « fameuses radios de Québec ». « Ça, pour moi, c’est plus problématique qu’avant. Les jeunes, ils écoutent ça », se désole-t-il.

Il donne aussi l’exemple des échanges à l’Assemblée nationale et du ton qu’utilise le maire de Québec en public. « J’écoutais hier Régis Labeaume au conseil municipal. Il manque de respect régulièrement envers les gens qui posent des questions. Ce sont des adultes en autorité. S’il y a quelque chose qui a changé en 2015, c’est ça. »

Des mots sur les problèmes

Sur la rive sud de Québec, l’école secondaire Champagnat a voulu rendre ses élèves plus courtois lorsqu’ils montent dans l’autobus. Une petite vidéo maison illustre ce qui arrive lorsque tous cherchent à s’engouffrer en même temps dans le véhicule, puis on présente le scénario opposé. «Ça montre les effets positifs d’un comportement courtois. Ça va plus vite et il y a moins de risques de blessures», résume la directrice adjointe aux services éducatifs à la Commission scolaire des Navigateurs (CSDN), Martine Sénéchal.  Plusieurs écoles de la CSDN ont des «codes de vie» depuis plusieurs années. Or, voilà que certains établissements poussent la logique plus loin avec des «codes de courtoisie» ou encore des «mois du respect». Comme le souligne Mme Sénéchal, la préoccupation du monde scolaire pour le respect est là depuis toujours et figure même dans l’esprit de la Loi sur l’instruction publique. La différence, selon elle, c’est qu’on met davantage «des mots» sur les problèmes comme «l’intimidation» ou encore la notion de «civisme» qui est de plus en plus mise en avant.   


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