Parlons sexe dans les écoles

La hausse des taux d’infections liéess aux maladies transmises sexuellement et l’augmentation des comportements sexuels à risque font dire à plusieurs observateurs qu’il presse de ramener les cours d’éducation à la sexualité dans les écoles québécoises.
Photo: Frank Perry Agence France-Presse La hausse des taux d’infections liéess aux maladies transmises sexuellement et l’augmentation des comportements sexuels à risque font dire à plusieurs observateurs qu’il presse de ramener les cours d’éducation à la sexualité dans les écoles québécoises.
L’Ontario parlera de sexualité de façon explicite aux élèves dès la 1re année du primaire à la rentrée 2015. Dix ans après avoir biffé le cours d’éducation sexuelle des écoles au Québec, on trace un bilan désastreux de ce virage contesté, alors qu’Internet contribue à multiplier les pratiques sexuelles à risque et que les infections transmises sexuellement (ITS) montent en flèche.
 

Quand on a commencé à observer des éclosions de syphilis chez des jeunes de 15 ans dans des villes-dortoirs, bien loin des quartiers chauds de la métropole, la Santé publique a allumé une lumière rouge. « Bien sincèrement, en trente ans de pratique, c’est du jamais vu ! », martèle Réjean Thomas, médecin à la clinique L’Actuel, spécialisée dans les infections transmissibles sexuellement (ITS).

Si l’école ne s’intéresse plus au sexe, depuis que Québec a fait le choix en 2005 de sabrer l’éducation sexuelle à l’école, le sexe, lui, fait plus que jamais partie de la vie des jeunes, du primaire comme du secondaire, inondés dans les réseaux sociaux d’images, de vidéos et de contenus hautement explicites qui bouleversent le modèle traditionnel des relations sexuelles.

Si l’âge des premières relations sexuelles n’a guère changé depuis 10 ans, entre-temps, le contexte numérique a complètement modifié les modèles et plonge enfants et adolescents dans une réalité de plus en plus complexe à démêler.

L’Ontario a pris acte de ces réalités, en donnant le feu vert cette semaine à un tout nouveau curriculum allant droit au but. On nommera un chat un chat, dès la première année à l’école. En 3e année, l’homoparentalité sera au menu. En 4e, la cyberintimidation suivra, alors que le consentement sera décortiqué en 5e année. Cunnilingus, sexe anal et sextage (textos sexuels) seront discutés dès l’entrée au secondaire, au grand dam de parents conservateurs, convaincus qu’ils sont les mieux placés pour parler sexe avec leurs enfants.

Matière recalée

Au Québec, la réforme des années 2000 a plutôt fait passer à la trappe l’éducation sexuelle instaurée en 1985, recalée en faveur des matières fondamentales. Prônant une approche « transversale » et « partagée », la réforme ciblait comme « acteur d’une démarche à la sexualité » tant « l’élève, le parent, l’enseignant, le professionnel, le personnel de soutien (!), la direction que la commission scolaire ».

« L’idée, c’était que tous soient impliqués dans l’éducation sexuelle, pour que les interventions se fassent dans tous les contextes. Or les enseignants sont déjà débordés. Certains y arrivent, mais pas tous. Et quand tout le monde est responsable, c’est comme si personne ne l’était vraiment ! », plaide Jocelyne Robert, sexologue, blogueuse et auteure de dizaines de livres sur la sexualité.

Résultat ? L’enseignement se fait à la pièce, variant selon l’intérêt des enseignants et des écoles, quand intérêt il y a. « Cela se fait à la petite semaine, sans vision globale et uniforme de ce qui doit être enseigné », dit Mme Robert.

Depuis, les pressions et les pétitions se sont multipliées pour presser Québec de remettre au programme l’éducation sexuelle. Aujourd’hui, l’affaire Jian Gomeshi et le mouvement #agressionnondénoncée ont levé le voile sur l’immensité des défis à relever en matière d’égalité des sexes et de consentement. Malgré une promesse vaguement formulée par les libéraux l’automne dernier, le ministère de l’Éducation a fait savoir au Devoir cette semaine que « des travaux sont en cours afin de revoir les apprentissages qui sont offerts aux élèves québécois ».« Il est trop tôt pour s’avancer sur les notions qui seront abordées et la forme que cela prendra », a soutenu Esther Chouinard, porte-parole du MELS.

Contrer la porno de masse

« L’éducation sexuelle est plus que jamais importante pour les jeunes en ce moment, car rien ne rivalise avec l’éducation à la pornographie que permet Internet, où souvent règne une violence généralisée. Les jeunes ont besoin d’être alertés sur la fausseté des messages ambiants », martèle Jocelyne Robert.

Ces messages omniprésents, les jeunes n’ont pas à les chercher. Ils envahissent littéralement les écrans de leur téléphone, propulsés par les réseaux sociaux. Des exemples ? « Il faut expliquer à des jeunes que, dans cette porno populaire, tout est faux. Que les acteurs ont des pompes péniennes pour grossir leur pénis, que les filles n’ont pas la gorge tapissée de clitoris et ne jouissent pas à la moindre fellation », dit la sexologue, relatant des commentaires entendus dans des discussions menées auprès d’ados.

« Un nombre hallucinant de jeunes hommes sont dépendants de la porno sur Internet, où sont véhiculées des images d’oppression et de domination absolument épouvantables pour l’image des femmes. Ils transposent ça ensuite dans leurs relations avec les filles. Les Jian Gomeshi et les DSK de ce monde ne sont pas sortis de nulle part », affirme Mme Robert, particulièrement inquiète des dommages collatéraux causés par Internet à la notion de relations sexuelles consentantes et, surtout, à la notion de désir, un concept complètement évacué au profit d’un sexe performatif.

Un fourre-tout

À l’heure où Cinquante nuances de Grey a remplacé les romans Harlequin dans les chaumières et que plus d’une star de la pop carbure à la symbolique BDSM (bondage, domination, sadomasochisme), les pratiques sexuelles marginales sont présentées comme le pain quotidien de monsieur et madame Tout-le-monde. Dans ce grand fourre-tout, les balises des ados mal informés volent en éclats, déplore Mme Robert. « Il est urgent de parler de relations humaines, de développement personnel, d’amour, de désir. Il faut dépasser la génitalité pour parler de sexualité, de dignité, de ce que veut dire entrer en relations. »

 

Des chiffres alarmants

Depuis la disparition du programme, les chiffres sur les infections transmises sexuellement chez les jeunes ont bondi. « Au moment où tous les indices confirmaient une montée des infections, on a abandonné l’éducation à la sexualité. On aurait dû agir dans le sens contraire, alors que les défis étaient si importants », insiste Réjean Thomas. Coïncidence ? Rien ne permet de prouver scientifiquement le lien de cause à effet entre l’abandon de l’éducation sexuelle à l’école et les flambées de gonorrhées, de syphilis et d’infections à la chlamydia observées chez les jeunes depuis 2005. Mais le contexte global milite en faveur d’un retour urgent de l’éducation au sexe à l’école.

Depuis le début des années 2000, le condom a disparu des images sexuelles véhiculées sur Internet, en raison du recul des infections au VIH, déplore Réjean Thomas. La sodomie, une pratique en vogue dans la porno numérique, expose les muqueuses plus fragiles à un risque accru d’infection, lors de relations non protégées. Les dernières enquêtes menées auprès de jeunes du secondaire en 2010-2011 révèlent que 67 % des infections à la chlamydia touchent les jeunes de 15 à 25 ans, même s’ils ne comptent que pour 14 % de la population.

Des maladies pas banales

Rarissime au début des années 80, la siphylis effectue un retour en force, avec 635 infections recensées en 2013, dont 16 % chez des jeunes de 15 à 24 ans. Au secondaire, moins de 75 % des garçons et 42 % seulement des filles disent avoir utilisé un condom lors de leur première relation vaginale.

« Les infections comme la chlamydia, ce n’est pas banal. Les jeunes filles font des salpingites et deviennent stériles à l’âge d’avoir des enfants. C’est un grave problème de santé publique, car on dépense maintenant des millions pour traiter l’infertilité », rappelle le Dr Thomas.

Plus encore, les applications comme Tinder, pour hétéros, ou Grindr, pour les homosexuels, consultées par plus d’un milliard de personnes depuis 2013, ont fait exploser certains phénomènes en permettant, grâce à la géolocalisation et à des algorithmes puissants, de rencontrer facilement des partenaires hétéros ou gais à la recherche de « relations d’un soir » dans une même ville.

« Il presse d’avoir un discours articulé pour entourer ces pratiques, insiste le Dr Thomas. L’ignorance est toujours mauvaise conseillère. Les pays scandinaves, où l’éducation sexuelle a toujours été explicite, présentent les meilleurs taux de prévention des ITS au monde. »

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