La colère gronde

Les enseignants, entre autres les membres de la Fédération autonome de l’enseignement, sont plusieurs à se mobiliser contre les coupes dans les budgets en éducation, qui affectent leurs tâches.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les enseignants, entre autres les membres de la Fédération autonome de l’enseignement, sont plusieurs à se mobiliser contre les coupes dans les budgets en éducation, qui affectent leurs tâches.

Dans la cafétéria du cégep de Drummondville, ça jase éducation, anticapitalisme et austérité devant des restants de salade de macaronis et des bacs à vaisselle remplis d’eau savonneuse. « On a dépensé 400 $ en tout, pour les six repas des 150 participants », explique François Desroches, coordonnateur de l’Association étudiante du cégep, où s’est tenu en fin de semaine dernière un camp de formation de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ). « Et après, on vient nous dire que les étudiants sont illégitimes de parler de la gestion des budgets gouvernementaux ? », renchérit son acolyte Henrick Bendwell, un sourire en coin.

La révolte qui gronde — selon les syndicats — trouve des échos chez une nouvelle génération d’étudiants. Pourtant, il n’est pas question de hausser les droits de scolarité, prétexte qui avait déclenché une mobilisation historique il y a exactement trois ans, et dont les braises sont encore chaudes. « La lutte contre l’austérité, c’est une lutte beaucoup plus radicale que la hausse des droits de scolarité, soutient sans équivoque François Desroches. La hausse touche les gens dans leur quotidien, ça vient leur dire combien d’argent ils devront payer. L’austérité, c’est plus large. C’est toute la façon dont le gouvernement gère l’État. Et c’est contre ça qu’on se bat. »

Mais si l’enjeu n’est plus strictement étudiant, comment alors se sentir concerné ? « Même si on ne vient pas chercher de l’argent dans nos poches, on voit que ça touche les services qu’on reçoit », note Henrick Bendwell, membre de l’association étudiante. Depuis deux ans, la bibliothèque de son cégep a été ouverte 400 heures de moins. Les services aux étudiants ayant des besoins particuliers ne sont pas toujours au rendez-vous et il faut au moins trois mois pour rencontrer un conseiller en orientation.

Réminiscences de 2012

La mobilisation 2015 évoquera-t-elle des réminiscences du printemps 2012 ? Difficile à dire pour ces cégépiens qui, pour la plupart, étaient encore à l’école secondaire au moment de la grève étudiante. « La mobilisation de 2012 est unique, il y a juste l’histoire qui va nous permettre de juger si ça va avoir été l’étincelle d’un mouvement plus large », soutient Simon Marcoux-Piché, qui hésite à faire la comparaison.

Optimiste, l’étudiant qui n’a pas encore 20 ans croit que le printemps 2015 s’annonce plus prometteur encore, étant donné que les revendications des travailleurs embrassent plus large. « Il y a une possibilité que ça brasse encore plus étant donné que ce sont tous les syndicats qui y sont impliqués, croit-il. Certains parlent déjà de grève sociale. »

Chose certaine, le printemps 2012 aura aiguisé les réflexes du jeune contestataire. « C’est rare de voir des gens qui dès leur entrée au cégep sont autant capables de se mobiliser. La plupart ont déjà participé à des manifs, certains ont vécu une grève. Ils savent déjà comment se mobiliser et savent comment ça fonctionne un syndicat, souligne Louis Gauthier-Desmeules. C’est quelque chose d’unique qui vient du fait qu’il y a eu une mobilisation il y a trois ans. »

Beaucoup d’étudiants ont toutefois été échaudés par les contrecoups de plusieurs mois de grève générale illimitée. « En résidence, les finissants disent qu’ils ne veulent pas revivre ce qu’ils ont vécu en 2012. Leurs études ont été arrêtées et ça a eu des répercussions négatives après pour le rattrapage », dit Berfin Dag, étudiante au collège Marie-Victorin.

Simon Marcoux-Piché voit la démobilisation étudiante comme un « mythe ». « Le 31 octobre dernier, on a vu 80 000 étudiants en grève d’une journée. En novembre, c’était 25 000 personnes dans les rues de Québec et 100 000 à Montréal. C’est un mythe qu’on veut bâtir que les gens sont réticents, insiste-t-il. Moi, je pense plutôt qu’ils sont en colère. »

  
Ras-le-bol enseignant
 

La colère ? C’était ce qu’ont ressenti quelques centaines d’enseignants membres de la Fédération autonome de l’enseignement venus sonner la trompette et brandir des pancartes devant les bureaux montréalais du premier ministre lundi dernier. « C’est catastrophique », dit à propos des compressions Nathalie Pelletier, enseignante à l’école secondaire d’Anjou. Les hausses de ratios que laissent envisager les demandes patronales lui donnent la nausée. « J’ai déjà 35 élèves, je vais me ramasser avec 40 élèves ? Et plus de gestion à faire et plus de copies à corriger ? Je ne vais pas pouvoir donner autant de services aux élèves en difficultés », déplore-t-elle.

À la tête du plus gros syndicat d’enseignants au primaire et au secondaire, Josée Scalabrini dit ne jamais avoir vu une telle mobilisation. D’habitude, les profs laissent à leurs délégués syndicaux tout ce qui touche aux négos. Pas cette fois. « Partout, dans les médias sociaux, les journaux, les quotidiens, les enseignants envoient des lettres ouvertes, s’indignent publiquement », souligne Mme Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ). « La colère gronde. Et c’est un mouvement qui part de la base ».

Si elle prédit un printemps chaud, c’est que le vase déborde. Selon elle, le gouvernement n’a cessé de couper les budgets, augmentant chaque fois la tâche de l’enseignant. Aujourd’hui, devant les nouvelles compressions, il est tout simplement impossible de ne pas couper dans les services aux élèves. « Le ministre l’a vu cet automne, ses coupes, ça touche l’aide alimentaire, l’aide aux devoirs, le personnel de soutien. Et maintenant, on peut le prouver. »

80 000
Nombre d’étudiants qui auraient été en grève le 31 octobre dernier pour contester les mesures d’austérité gouvernementales.