Savoir et austérité

On ne sait pas encore comment les coupes dans les budgets des universités vont se traduire concrètement.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir On ne sait pas encore comment les coupes dans les budgets des universités vont se traduire concrètement.

Moins de sous, donc moins de profs, moins de livres, moins de diplômés. Et moins de recherche et de qualité de l’enseignement universitaire, très certainement. L’équation liant un financement adéquat et le succès de l’entreprise universitaire semble facile à faire, nul besoin d’un doctorat en mathématiques, semblent croire les recteurs et la communauté de l’enseignement supérieur.

Mais quel est ce fameux seuil de financement — soit le chiffre magique — en deçà duquel les universités commencent à perdre de la valeur ? Combien d’argent peut-on retrancher de son budget avant que son diplôme ne soit dévalué ? Et surtout, quel effet réel auront les compressions de 200 millions en enseignement supérieur exigées actuellement par le gouvernement Couillard ? Voilà d’autres questions moins claires, où il n’est pas évident que 1 + 1 égale 2.

Depuis quelques semaines souffle un vent de panique dans le milieu universitaire, une grande inquiétude vivement relayée par les syndicats qui ont tôt fait de dénoncer les divers scénarios proposés par les administrations. Pour absorber les compressions, on propose des réductions moyennes de salaire, des suppressions de cours, la fusion de départements ou un gel des embauches. Pris entre l’arbre et l’écorce, les recteurs disent que ce n’est pas de gaieté de coeur.

« On essaie de minimiser l’impact, mais c’est un leurre de penser qu’il y a de l’argent qui flotte et que les coupes n’ont pas d’impacts », a dit le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, en marge d’une conférence devant l’Association des MBA du Québec. Il fait dans l’analogie culinaire pour illustrer sa pensée : « Si vous avez 100 tartes aux fraises à faire, mais que vous m’envoyez moins de fraises, c’est clair qu’elles vont être moins grosses », a-t-il lancé. Et très certainement moins bonnes, pense-t-il.

À coups de lettres dans les médias, de cris d’alarme devant des entrepreneurs, de plaidoyers auprès des principaux intéressés au gouvernement, M. Breton veut sensibiliser la population à l’importance d’une stabilité des budgets des universités pour pouvoir mieux les gérer et assurer leur qualité. « Je serais capable de vivre si l’État me disait: on est moins riche que le reste du Canada, alors tu vas avoir 15 % de moins. Mais ce n’est pas ça. J’ai l’impression que mes cargaisons de fraise diminuent continuellement. »

Et il a surtout l’impression de ne pas être entendu. « Je crois que [les gens au gouvernement] l’entendent. Mais le comprennent-ils ? Je n’en suis pas certain », a poursuivi le recteur Breton.

À l’UQAM, qui demeure fragile après ses déboires financiers, ce coup au flanc est difficile à digérer. « 20,7 millions, c’est 5 % du budget de l’UQAM », souligne le recteur Robert Proulx. Il a l’impression que la « mission particulière » de son université, soit d’être très accessible à tous les types de clientèle, n’est pas prise en compte. « Cette mission demande des investissements un peu plus gros. »

Faire du ménage

 

Bien sûr, Robert Proulx reconnaît que l’exercice a ceci de salutaire qu’il permet de retourner toutes les pierres pour voir si on ne pourrait pas mieux faire. « Oui, il y a toujours moyen, dans n’importe quelle organisation, d’améliorer le processus et de le rendre plus efficient », admet-il, ajoutant du même souffle que les universités sont déjà sous-financées.

Professeure pendant 20 ans en sciences politiques à l’Université Laval et maintenant à l’UQAM depuis deux ans, Anne-Marie Gingras croit que les compressions demeurent une occasion de faire du ménage, tout en permettant un examen en profondeur des pratiques. « Je comprends que les syndicats tirent la sonnette d’alarme. Mais c’est un peu trop alarmiste à mon goût, soutient-elle. On n’est pas en train de faire des coupes à blanc. »

Certes, le programme de doctorat étant en révision, certains cours ont été abolis. Mais d’autres ont été créés, affirme Mme Gingras. Ce processus de transformation est constant. « Dans mon département, il n’y a eu aucun bouleversement majeur. Ce n’est pas une catastrophe. » Après tout, ce sont 150 charges de cours qui sont abolies sur un total de plus de 7000 en comptant les études supérieures, rappelle-t-elle. Et éliminer les doublons ou fusionner des cours n’est pas une si mauvaise chose. « Avoir 50 étudiants au lieu de 30, ça ne me gêne pas trop. À l’Université Laval, j’enseignais à une classe de 175 personnes et c’était une dynamique formidable. »

La professeure ne nie pas que les universités ont besoin de plus de financement, surtout en recherche. Mais elle estime qu’on ne peut encore tirer de conclusions sur l’impact des compressions. « Comment les choses vont-elles se traduire concrètement ? On ne le sait pas vraiment. C’est pour ça qu’à ce stade-ci, je voudrais un débat pour nous permettre de mieux comprendre l’impact. […] Il faut mettre en contexte et tenter de comprendre les choses d’une manière plus micro », note Mme Gingras.

 

Un problème d’argent récurrent

Ce n’est pas d’hier que les universités réclament plus d’argent. Avant d’entamer sa longue carrière d’universitaire, Jean-Pierre Proulx, alors journaliste au Devoir, se souvient d’avoir entendu le recteur de l’Université de Montréal, Paul Lacoste, lancer un cri d’alarme. C’était au début des années 1980. « Il avait convoqué les journaux et avait dit que ça ne pouvait plus continuer comme ça. Les universités manquaient de financement et elles avaient atteint le seuil. Il avait dit que les universités ne pouvaient descendre plus bas, car la qualité de l’enseignement allait être mise en péril », raconte M. Proulx, fin observateur du milieu de l’éducation aujourd’hui retraité.

Du rapport Parent, auquel il a contribué dans les années 1960, à aujourd’hui, le sociologue Guy Rocher a vu les besoins des universités croître à une vitesse fulgurante. « J’ai constaté une grande accélération du rythme dans la vie universitaire. On est happés par beaucoup de choses, les professeurs. Au-delà de la présence en classe, il y a la correction, les travaux, la recherche, les publications, l’accompagnement des étudiants à la maîtrise et au doctorat. On a une vie beaucoup plus intense, fébrile. J’ai vu ça se produire à partir des années 1970-1980. »

Et pour soutenir le rythme effréné de la vie universitaire, il faut des moyens. « L’université fait partie du développement économique du pays, c’est grâce à elle si le Québec a pu se développer au cours des 50 dernières années », croit l’éminent professeur à l’Université de Montréal et « doyen » de la sociologie et du droit au Québec. « Ça exige de l’argent et ça en exigera toujours. Surtout dans une période où le développement économique va demander des technologies de plus en plus pointues et avancées. Et à une époque où l’université est maintenant en concurrence avec le monde entier, ajoute-t-il. Il faut au moins pouvoir être comparables aux grandes universités dans le monde. »

 

Mesurer la qualité

 

Mais il est difficile de mesurer combien d’argent a besoin minimalement une université pour être de qualité, encore plus compliqué est le fait de définir et de mesurer cette qualité. « Par définition, la qualité, ce n’est pas comme la quantité, elle ne se mesure pas », note Jean-Pierre Proulx. Mais il reconnaît que la satisfaction générale des étudiants à l’égard du service et de l’enseignement qu’ils reçoivent est un bon indicateur. Des données existent à cet effet, recueillies au moyen des évaluations.

S’il est difficile de définir la qualité, l’exercice devient certes plus facile en situation de perte. Pour le recteur de l’Université de Montréal, elle diminuera assurément si l’argent n’est plus au rendez-vous pour continuer à enrichir les collections de livres de bibliothèque dans une discipline donnée, par exemple. « Un deuxième exemple: si, lorsque UBC [une université de taille semblable à l’UdeM],pour former un étudiant dans un programme, a cinq profs qui se partagent la formation et la recherche et que moi, je n’en ai qu’un seul qui va être obligé de travailler comme cinq, à un moment donné, [ce prof] ne pourra pas faire autant, dit-il. Personne ne va me convaincre que si, de façon répétitive, nous formons des médecins, des dentistes et des historiens avec la moitié des revenus qui existent ailleurs, on va obtenir les mêmes résultats. »

Guy Rocher plaide pour le retour du Conseil des universités, qui a été aboli par l’ex-ministre de l’Éducation Lucienne Robillard, aujourd’hui présidente de la Commission de révision permanente des programmes. « C’était une erreur majeure parce que, depuis cette abolition, nous avons beaucoup moins de données sur les universités. Nous dépendons de celles de la CREPUQ, mais qui proviennent de recherches commandées par les recteurs et qui demeurent entre leurs mains et ne sont pas publiées », déplore-t-il. Lors du dernier court mandat du gouvernement péquiste, le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, avait commandé un chantier pour réanimer ce Conseil des universités, présidé par Claude Corbo, ancien recteur de l’UQAM. Ce dernier a rendu son rapport public en juin 2013, recommandant la reconstitution d’un tel conseil, qui aurait pour mission de « concourir à l’évaluation de la qualité des activités universitaires, notamment de la formation aux trois cycles et de la recherche, et d’en témoigner publiquement ». « Ça nous aiderait à avoir une vue d’ensemble sur toutes les activités que nous avons créées, affirme M. Rocher. Et cela pourrait nous aider à faire un ménage adéquat. »