Le réel effet des ratios

Le ministre Yves Bolduc ne voit pas de lien entre le nombre d’élèves par classe et la réussite scolaire.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre Yves Bolduc ne voit pas de lien entre le nombre d’élèves par classe et la réussite scolaire.
Parmi une série de mesures considérées comme des «vaches sacrées», Québec remet sur la table de négociation les ratios maître/élèves, alléguant qu’ils n’ont pas les effets escomptés sur la réussite. Les recherches ne sont toutefois pas aussi catégoriques. Qu’en est-il vraiment ? Tour d’horizon.​
 

Les enseignants étaient déjà gonflés à bloc en voyant leurs conditions de travail attaquées, on ne s’étonne pas de la forte réaction suscitée par les commentaires du ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, démontrant l’inefficacité de la mesure. « En diminuant les ratios, il n’y a pas eu d’effet au niveau de la réussite scolaire », a-t-il déclaré cette semaine pour justifier sa proposition.

Le ministre n’a cité aucune étude en particulier, mais a dit s’appuyer sur une référence du rapport sur les commissions scolaires, réalisé par Pauline Champoux-Lesage et rendu public en mai dernier. « Pour que ça vaille la peine, il faudrait descendre [les ratios] beaucoup plus bas », a-t-il brièvement rapporté. Le gouvernement n’a toutefois pas nié que la mesure semblait avoir tout de même eu un effet important au préscolaire et au premier cycle du primaire.

Ces ratios maître/élèves, qui régissent le nombre maximal d’enfants dans une classe, avaient d’abord été implantés en 2000 par l’ex-ministre de l’Éducation François Legault, sous le gouvernement péquiste. Dans son plan « L’école, j’y tiens », lancé en 2009, la ministre de l’Éducation Michelle Courchesne avait fortement encouragé ce principe, l’étendant à tous les niveaux, les baissant particulièrement dans les milieux défavorisés. Les baisses de ratio ont coûté 179 millions, selon le rapport Champoux-Lesage.

Bernard Tremblay, le président du comité patronal des négociations avec les enseignants dans le secteur francophone, rappelle que la décision de remettre sur la table les ratios vient plutôt d’un constat sur le terrain, au terme d’une tournée auprès des directions d’école et des commissions scolaires. « Ils disent que ça produit des effets au préscolaire et au premier cycle du primaire et que ça semble correspondre avec les études ailleurs dans le monde. Par contre, aux dernières négos, on a baissé le ratio d’un élève par classe au premier cycle du secondaire et toutes les études internationales semblent dire que ça ne donne pas d’effets », a-t-il soutenu.

Et au Québec, la chose a-t-elle été étudiée pour les 2e et 3e cycles et le secondaire ? « On n’a pas d’études. Il y a des analyses qui ont été faites, 70 études ont été recensées, et les constats communs étaient que normalement ça fonctionne surtout au début du parcours scolaire. » Selon lui, il n’est pas facile de tirer un constat « assez ferme et clair ». « Si on attendait d’avoir une étude précise là-dessus, ça nous amènerait dans 20 ans. » Et, faute d’étude précise, « si on est pour ne rien questionner, on va au moins demander que les gens sur le terrain nous disent ce qu’ils en pensent. Et ils n’ont pas vu d’impact ».

Un impact positif

La recension des « 70 études » et les « analyses » dont M. Tremblay parle sont celles de Claire Lapointe, chercheuse en sciences de l’éducation. Cette professeure à l’Université Laval est l’auteure principale de cette étude que le ministère (MELS) a commandée en 2008 au Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire, tout juste avant que le gouvernement libéral n’aille de l’avant avec l’implantation des ratios. Sans faire une méta-analyse, elle a recensé un grand nombre de recherches faites sur le sujet. « La conclusion générale des études est que, oui, la diminution du ratio maître/élèves a un impact positif sur la réussite scolaire », affirme-t-elle. Et en effet, c’est particulièrement vrai au préscolaire et au premier cycle du primaire, mais également en milieux défavorisés et dans les milieux où il y a beaucoup d’enfants qui ne parlent pas la langue d’enseignement.

« Peu d’études ont été réalisées pour le secondaire », ajoute-t-elle, hormis celle de l’économiste français Thomas Piketty, qui avait constaté que les faibles ratios avaient un impact positif sur la réussite des élèves des lycées en milieux défavorisés. « Les populations fragiles le demeurent tout le long de leur scolarisation. »

Mme Lapointe, qui faisait aussi partie du comité du rapport Champoux-Lesage, a analysé deux tendances dans la recherche. La première, plus économétrique, cherche à tout prix à contrôler le plus de variables possible pour isoler l’effet des ratios. Les résultats ont plutôt tendance à montrer que les petites classes ont peu d’impact, ou que, s’il y en a, il est peu significatif. Cela est effectivement peut-être dû au fait que de petites réductions du nombre d’élèves par classe ne font pas une grosse différence.

L’autre courant relève davantage de la psychologie et se base sur des observations expérimentales, qui concluent le plus souvent à un impact significatif des petites classes. Pour peu qu’on réussisse à isoler l’effet des ratios — et c’est là toute la difficulté, disent toutes les études —, les effets semblent bénéfiques.

Avec de petits groupes, l’enseignant passe moins de temps à la gestion de classe, l’enseignement est plus individualisé, les enfants se sentent plus reconnus et la relation enseignant-parent s’en trouve même améliorée.

La chercheuse et conseillère du ministère de l’Éducation en Ontario, Nina Bascia, est arrivée au même constat dans ses plus récentes recherches. Une réduction de la taille des classes permet aux enseignants d’enseigner « différemment » et de développer diverses méthodes plus adaptées aux besoins des élèves. Elle a également constaté que l’effet d’une diminution des ratios ne révèle son plein potentiel que s’il est accompagné d’autres mesures.

L’Ontario, où 90 % des classes du niveau primaire n’ont pas plus de 20 élèves quel que soit le milieu, a calqué ses façons de faire sur le Québec, à cause des taux de réussite des petits Québécois, notamment en mathématiques, dans les classements des pays l’OCDE. « Mais je crois maintenant qu’ils vont nous dépasser sous peu », dit Claire Lapointe.

Des études contre

Une rapide recherche sur Internet permet de découvrir que plusieurs études et des recensions d’études démontrent un impact peu significatif de la diminution des ratios sur la réussite des élèves. L’Américain Eric Hanushek, un économiste de l’éducation qui réfléchit au sein d’un think tank de l’Université de Stanford, a déjà effectué en 1999 une recension d’études — le Tennessee’s Project STAR — qui concluait à l’effet marginal des ratios lorsqu’on mettait de côté « certaines incertitudes et certains biais possibles ».

Professeure à Stanford et également économiste, Caroline Hoxby conclut dans une étude publiée en 2000 dans The Quarterly Journal of Economics que « la taille de la classe n’a pas un effet statistiquement significatif » sur le succès des élèves. Certes, ces études datent un peu. Mais plus récemment, en 2009, John Hattie, célèbre pour ses méta-analyses en éducation, a consigné dans un livre la synthèse des résultats de 50 000 études, touchant 250 millions d’élèves. Il a relevé 138 facteurs qui ont une incidence sur la réussite des élèves, tels que la rétroaction (« feed-back ») de l’enseignant, les classes multi-âges, etc. Parmi les divers éléments, la taille des classes a un impact, mais elle ne figure pas en tête de liste.

Selon Claire Lapointe, pour que la variable « ratio » ait un impact, il faut « l’appliquer de manière significative à tous les niveaux, en priorisant les populations d’élèves les plus fragiles » et en évitant le « saupoudrage ». L’argent ne pousse pas dans les arbres, convient-elle. « Mais dans un contexte où on doit réduire les dépenses, il y a des endroits où il faut qu’on accepte qu’on va dépenser, où on va investir pour le bien des élèves », avance-t-elle.

Dans quoi investir, là est tout l’enjeu de cette négociation qui s’amorce entre le gouvernement et les enseignants. Bernard Tremblay reconnaît qu’il s’attaque à des « vaches sacrées », soit d’importants acquis pour les enseignants. « On peut le voir comme si on s’attaquait à des acquis, mais on peut aussi nous voir comme osant mettre sur la table des problèmes réels, dans un contexte d’ouverture à la discussion. »

26 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 20 décembre 2014 04 h 40

    C'est quoi la réussite scolaire ?

    Si on fonde la réussite scolaire sur la proportion de diplômés, ça ne veut pas dire grand chose dans la mesure où on trouve un grand nombre de diplômés analphabètes.
    On ne peut pas vraiment évaluer le rapport entre le nombre d'élèves par classe et la réussite scolaire, si celle-ci est mal définie.

    • Christian Fleitz - Inscrit 20 décembre 2014 13 h 21

      Vous avez hélas raison. Actuellement, on parle beaucoup de Cuba, en évoquant parfois son système d'enseignement : 98% de lettrés fonctionnels à comparez avec les 48% recensés au Québec ! Peut-être que M. Bolduc, au lieu d'évoquer avec un beau sérieux les pays scandinaves, ferait mieux de s'inspirer de l'exemple de ce pays soit disant sous développé, si proche géographiquement. Le plus dramatique c'est effectivement le constat de l'illettrisme de diplomés, c'est un gachis économique, culturel et social bien sur.

    • Sylvain Auclair - Abonné 21 décembre 2014 19 h 08

      Une différence: l'espagnol, les langues scandinaves et le finnois ont une orthographe régulière. Après la première année, les questions d'orthographe sont réglées et on passe à autre chose.

    • André Chevalier - Abonné 21 décembre 2014 20 h 34

      Monsieur Auclair, il ne s'agit pas de disorthographie. Un analphabète, c'est quelqu'un qui ne sait pas lire.

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 22 décembre 2014 01 h 46

      @ Christian : la norme de lettrisme n'est assurément pas la même dans les deux cas. Est-ce que vous avez vu l'examen servant à mesurer ce taux au Québec, et l'examen servant à mesurer ce taux à Cuba ?

      Même à l'intérieur d'un même pays, on utilise régulièrement plusieurs normes, qui sont souvent des normes internationales. Ainsi, le Québec peut facilement se taper 99 % dans un classement international, 84 % dans un autre, 81 % dans un autre et 49 % dans un autre. En l'absence de connaissance des méthodes d'évaluation, on ne peut que se comparer à d'autres pays (avec certaines réserves), mais encore faut-il qu'on le fasse pour la même sorte de test !

  • Gilles Roy - Inscrit 20 décembre 2014 07 h 12

    Trois trucs

    Y a au moins trois choses que l'on sait sur les ratios. 1- Les études se contredisent en partie, certains résultats générés une fois ne l'étant plus par la suite (variabilité certaine). 2- La mesure coûte cher. 3- EN termes de résultats, elle ne rapporte rien à court-moyen terme (au contraire même), puisqu'il s'agit , pour un contingent d'élèves, de remplacer leur relation avec une enseignante d'expérience par une relation avec une enseignante moins expérimentée, voir à ses débuts. Pour le détail, la ministre Courchesne connaissait par coeur les récriminations de plusieurs face à cette mesure (son propre ministère en refusait l'application dans le cadre d'Agir autrement). Elle n'en avait pas moins décidé de procéder à son adoption.

  • Claude Kamps - Inscrit 20 décembre 2014 08 h 12

    Le bon sens depuis Charest n'existe plus au PLQ...

    Il est difficile de comprendre le raisonnement des médecins-banquiers-politiciens, sauf si on veut justifier, l'injustifiable, le tout au privé.
    La force de Couillard est de pouvoir prendre son ton de docteur, pour faire croire au commun des mortels n’importe quel insanité comptable et que le futur sera plus beau avec des coupures drastiques. C’est comme si il nous administrait un remède de cheval , aux effets bien trop rapides, avec une kyrielle d’effets secondaires à long terme et qu’il nous faisait croire que ce serait pour notre bien...

    Les gens ont votés pour des promesses de coupures dans l'administration, pas dans ceux qui rendent le service!!!
    Quand on augmente le ratio entre nous et ceux qui directement nous guérissent ou enseignent, on diminue le service et inévitablement on pousse les deux vers le privé, payant et pas un petit peu. On renforce le temps de guérison ou on pousse encore plus dans le trou de la non-réussite les élèves qui ne sont pas dans la norme qui rétrécit chaque année depuis trop longtemps. 1 garçon sur 3 n’a pas son secondaire 5, à quand 1 sur 2 ?
    Pour pouvoir comparer le Québec aux autres et justifier ce virage à droite et provoquer une austérité, il faut tenir compte de qui est payer par ma poche gauche des impôts- taxes et redevances et ce que j'économise dans ma poche de droite, celle ou la plupart des autres doivent puiser pour ce payer ces services au privé et qui ne compte pas dans les statistiques de banquier.
    Le déficit, vient de cet ogre nommer état qui engage alors qu'il devrait désengager, ne pas remplacer ceux qui prennent leur pension mais ne pas engager du privé pour les remplacer !!!
    En fait notre destinée sous ces médecins-banquiers-politiciens, va devenir celle dans laquelle le privé, grand ami du PLQ, pourra faire de l’argent en masse avec ce qui nous différencie actuellement .

    • Christian Fleitz - Inscrit 20 décembre 2014 13 h 23

      Bien vu.

  • Josée Duplessis - Abonnée 20 décembre 2014 08 h 54

    179 millions et puis?

    Que ça coûte ce que vous voudrez mais ces enfants valent la peine qu'on y consacre au moins sinon plus de sous que pour les amis du parti. Le 30% de plus que l'on a payé pour les infrastructures, ça ce n'était pas un bon investissement collectif mais pour nos enfants et nos petits-enfants j'ose espérer qu'on ne sera pas avares.
    Ce sont les vraies affaires, celles de nos enfants.

    • François Dugal - Inscrit 21 décembre 2014 08 h 04

      Désolé de vous contredire, madame Duplessis, mais le monde des "affaires" ne considère pas que l'éducation fait partie des vraies "affaires".

  • Zohra Joli - Inscrit 20 décembre 2014 09 h 00

    Incomplet

    L'article est plein de chiffres quant aux nombres d'études et de recherches, mais il ne mentionne nulle part le ratio maître/ élèves ici au Québec ni le nombre maximum d'élèves par classe, juste celui en Ontario : 20 élèves, calqué sur leQuebec actuellement ou bien il ya quelques années? Est ce voulu ? Moi au cegep il y a trois ans déjà , j'en avais 32 par classe .