L’écriture cursive? Connais pas!

Prendre des notes en écoutant un discours oral représente une excellente technique d’apprentissage.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Prendre des notes en écoutant un discours oral représente une excellente technique d’apprentissage.
À l’heure où écrans et claviers ont envahi notre quotidien, les occasions d’écrire à la main se font de plus en plus rares. Dans les écoles finnoises, les élèves du primaire ne seront plus formés à l’écriture cursive. Révolution en marche.
 

C’est « une mesure révolutionnaire », une idée qui semble dépasser notre champ des possibles. Car elle va bien plus loin que celle des 45 États américains où l’on n’apprend plus déjà que les caractères d’imprimerie. Dans deux ans en Finlande, les cours d’écriture seront remplacés par des cours de dactylographie, une « discipline jugée plus utile ».

À Helsinki, c’est une affaire d’État : « Avoir de bonnes compétences dactylographiques est devenu d’importance nationale », explique en effet Minna Harmanen, de l’Office national de l’éducation, dans le quotidien Savon Sanomat, édité à Kuopio, au centre du pays. « Ce sera un bouleversement culturel majeur, dit-elle, mais savoir écrire avec un clavier est plus pertinent pour la vie quotidienne. »

L’avant-garde scandinave

« Dans le pays, certains craignent que cette mesure ne désavantage les enfants qui n’ont pas d’ordinateur à la maison. Mais les enseignants verraient ce changement d’un bon oeil. » Comme une bonne partie des pédagogues scandinaves, sans doute, qui se placent souvent à la pointe des réformes et sont gratifiés de résultats remarquables dans les comparaisons internationales comme les études PISA.

Reste que tous les établissements scolaires ne sont pas sur un pied d’égalité en Finlande, prévient le Helsinki Times : « Certains disposent de centaines de tablettes pour apprendre et enseigner, mais d’autres n’ont qu’une seule salle de classe équipée d’ordinateurs », comme à Siilinjärvi, un peu au nord de Kuopio. Mais la directrice de cette école croit de toute manière que les enfants font leurs apprentissages numériques plus en dehors de l’école qu’à l’intérieur.

Sur le site de la BBC, on lit que savoir « distinguer les minuscules des majuscules » serait très bientôt le seul vestige utile de l’écriture sur l’apprentissage de laquelle nous avons transpiré. Mais Susanna Huhta, vice-présidente de l’association des professeurs de langue, souligne toutefois que l’écriture traditionnelle permet aux enfants de « développer leur motricité fine et les fonctionnalités de leur cerveau ». Elle suggère donc que ces cours « soient remplacés par des leçons d’art plastique et de dessin ».

Les utilisateurs compulsifs des réseaux sociaux ne s’embarrassent pas de tant de précautions et prétendent que savoir écrire à la main est totalement inutile, à en croire un autre quotidien finnois, Etelä-Saimaa. Mais sur les avantages ou les inconvénients liés à la numérisation toujours plus poussée de l’école, il est vrai que l’on dit et que l’on lit tout et son contraire, comme le rappelle l’édition italophone de Wired.

Ces « errances éducatives »

Évidemment, une telle nouveauté pédagogique, qui remet en cause l’un des piliers de l’apprentissage scolaire précoce avec l’arithmétique, ça ne plaît pas à tout le monde ! À commencer par le linguiste Alain Bentolila, professeur à l’Université Paris Descartes, grand spécialiste de la question et auteur du livre Comment sommes-nous devenus si cons ? (éd. First, 2014), où il déverse sa colère contre ce qu’il appelle « des années d’errances éducatives », selon Metro News.

Le Figaro a interrogé ce linguiste provocateur, qui pense que les Finlandais ont pris « une très mauvaise décision ». Celui qui réfute être « un nostalgique de la calligraphie » soutient que lorsqu’« on écrit à la main, on fait un acte singulier. Le fait de tracer sereinement des lettres et des mots permet à mon esprit de les porter. Ce qui n’est pas le cas avec des machines ou des tablettes. »

Le pragmatisme, dit-il, ne doit pas l’emporter sur « l’effort, la gratification, la conscience de l’autre que seule permet l’écriture graphique », compétence par ailleurs fondamentale pour la construction de la mémoire. Qui n’a jamais expérimenté que le simple fait de recopier un texte ou de prendre des notes en écoutant un discours oral représentait une excellente technique d’apprentissage ?

Le Vif belge, lui, est résigné. Il constate que « l’écriture cursive est de plus en plus désuète dans notre société où tout, ou presque, se fait à travers un écran. Les occasions où l’on sort son Bic pour écrire se font de plus en plus rares et sont bien souvent cantonnées aux notes prises en vitesse sur un bout de papier ou aux cartes envoyées en vacances. Les étudiants sont d’ailleurs déjà très nombreux dans les auditoires à avoir troqué leur cahier de notes contre leur ordinateur portable. »

« Une fin du monde »

Même type de réaction, un brin lyrique, sur le site 7 sur 7 : « Ça sonne comme une fin du monde à peu près aussi vertigineuse que le jour où tous les plus de 30 ans aujourd’hui ont réalisé que le temps des lettres à la main était révolu. » Mais « qui n’éprouve pas à l’heure actuelle de “difficulté” à sortir des tréfonds de ses vieux automatismes sa plus belle écriture au moment de rédiger une carte ou quand, concours de circonstances oblige, il faut aligner à la main plus de lettres que n’en contient un SMS. »

Et de poursuivre : « Même les plus réfractaires ont quasi oublié qu’il y a quelques années de cela, ils s’insurgeaient encore de recevoir une carte de remerciements imprimée et non personnalisée à la main lors d’une naissance ou un mariage. » On disait que c’était mal poli, oui. Dans le geste scriptural, il y a (avait ?) de l’élégance, du respect de soi et des autres, de l’intimité. De la personnalité, du style.

2 commentaires
  • Gaétan Fortin - Inscrit 8 décembre 2014 10 h 00

    Pourtant bien utile !


    J'utilise l'ordinaeur comme j'ai autrefois la machine à écrire.

    Mais l'écriture (à peine lisible) me permet toutefois de prendre des notes
    rapidement.
    Je ne me vois pas sortir un téléphone ou une tablette pour noter
    sur le champ une adresse ou l'heure d'un rendez-vous.

  • Patrick Daganaud - Abonné 9 décembre 2014 07 h 38

    Apprentis sorciers

    L'écriture manuscrite est un geste psychomoteur singulier qui, comme le souligne Susanna Huhta, « permet aux enfants de “développer leur motricité fine et les fonctionnalités de leur cerveau”. Elle suggère, pour le compenser, des cours d'art plastique...

    Je ne pense pas que l'un puisse remplacer l'autre.

    Est-ce un geste irremplaçable ? Probablement : il vient du fond des temps et, autant que la parole, nous distingue du règne animal. Il est empreint d'une symbolique puissante, savamment préservée dans l'art calligraphique asiatique.

    Mais oui, tout le monde, ou presque, peut taper sur un clavier. Que manque-t-on, ce faisant? Le verdict est posé par plusieurs avant l'étude.
    Alain Bentolila se demande : “Comment sommes-nous devenus si cons ?”

    Comme cela!
    Moutons de Panurge ou apprentis sorciers... Quelle tristesse!