Le français est moins important que l’anglais après 20 ans

Plusieurs compétitions internationales et grands événements sportifs négligent le français.
Photo: Pierre-Philippe Marcou Agence France-Presse Plusieurs compétitions internationales et grands événements sportifs négligent le français.
Après 20 ans de promotion de la francophonie olympique, que reste-t-il du français, langue officielle, aux Jeux ? S’il n’y a pas de quoi faire se retourner dans sa tombe Pierre de Coubertin, grand créateur des Jeux olympiques modernes, de nombreux obstacles demeurent à l’implantation d’une réelle diplomatie sportive francophone. À l’occasion du sommet qu’elle a tenu à Dakar la fin de semaine des 29 et 30 novembre, l’Organisation internationale de la Francophonie a fait le point sur la question.​
 

« Les langues officielles du Comité international olympique sont le français et l’anglais. […] En cas de divergence entre le texte français et le texte anglais de la Charte olympique et de tout autre document du CIO, le texte français fera foi, sauf disposition expresse écrite contraire », dit la règle 24 de la Charte olympique. Cette règle, qui ne consacre pas le français comme seule langue officielle comme le fait (le saviez-vous ?) l’Union postale universelle, joue néanmoins un peu le rôle que joue la loi 101 au Québec : elle s’assure que le français, certes langue officielle des Jeux olympiques mais aux côtés de l’anglais, conserve son importance. À la différence que les moyens coercitifs, prévus normalement dans une loi, sont inexistants dans ce cas.

Réalisé par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), un vaste rapport-bilan sur 20 années (1994-2014) de promotion de la francophonie olympique conclut que, même s’il s’est « stabilisé », le français aux Olympiques n’est pas aussi présent que l’anglais après 20 ans. « Notre action collective a permis de stabiliser la place de la langue française dans les Olympiques. Ça ne veut pas dire qu’au jour d’aujourd’hui le français est présent de la même façon que l’anglais. […] On n’a pas tout à fait le même niveau de service en français qu’en anglais ou dans une autre langue », a déclaré la commissaire pour la langue française dans les Jeux olympiques de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Audrey Delacroix. Au cours de ces 20 dernières années, le gouvernement français et l’OIF ont particulièrement travaillé à enrayer le recul de la langue de Molière.

Mme Delacroix souligne que, généralement, la priorité du pays hôte et des organisateurs est davantage de mettre en avant leur propre langue plutôt que le français. « Pour des raisons politiques, géographiques, culturelles… qu’on peut bien comprendre », a-t-elle indiqué dans une conférence prononcée à l’occasion du Sommet de la Francophonie à Dakar, au Sénégal. Comprendre : le respect de l’usage et de la visibilité de la langue de Pierre de Coubertin, créateur des Jeux olympiques modernes, dans la signalétique, les annonces et la documentation officielle des JO ne va pas de soi. Afin de veiller à sa présence et à son usage, l’OIF doit assurer une sorte de vigie du français et en faire la promotion. « Une action volontariste, coordonnée au plus haut niveau de la Francophonie, est menée avant, pendant et après chacune des éditions des Jeux d’été et d’hiver pour y assurer la promotion de la langue française », indique l’organisation.

C’est ainsi que le secrétaire général de la Francophonie désigne lors de chaque édition des JO une éminente personnalité qui joue le rôle de « grand témoin », dont la mission est d’observer l’usage du français pendant la durée des compétitions et d’en faire rapport. Les actions du grand témoin s’étendent également sur le plan diplomatique. Par exemple, l’ex-président de la Confédération suisse, Pascal Couchepin, aussi grand témoin des Jeux d’hiver de Vancouver en 2010, avait négocié et signé une Convention multilatérale pour la promotion du français. À Londres, en 2012, Michaëlle Jean, la toute nouvelle secrétaire générale de l’OIF, avait signé avec le président du Comité d’organisation des Jeux une convention sur l’usage du français pendant le déroulement des compétitions sportives.

Le français, tout de même présent

Lors des derniers JO, les grands témoins ont dressé des bilans très nuancés et parfois peu encourageants sur la place occupée par le français. Lise Bissonnette, qui fut grand témoin aux Jeux de Turin, avait rappelé que la faute de la lente érosion du français revenait, non pas à l’OIF, mais au CIO, « qui ne demande pas aux pays hôtes des Jeux de s’engager fermement sur le français ».

Malgré tout, la langue de Molière a quand même marqué des points au cours des 20 dernières années. « Le français est visible et plusieurs gestes ont été posés. C’est un travail d’influence et non de guerre », a dit Mme Delacroix. Aux Jeux de Pékin, le président du Comité olympique, Jacques Rogge, n’avait prononcé qu’une seule phrase en français dans son discours pour parler de la lutte contre le dopage, fait remarquer Mme Delacroix. Idem aux Jeux de Londres, alors que Michaëlle Jean était grand témoin. Mais à Sotchi, le président du Comité d’organisation, Dmitri Chernyshenko, s’est exprimé en français alors qu’aucun autre président de comité organisateur l’avait fait jusqu’ici, « un geste politique fort », considère-t-elle.

L’arbre qui cache la forêt

Le fait que le français soit stable aux Jeux olympiques est en quelque sorte l’arbre qui cache la forêt. Car d’autres problèmes existent dans plusieurs compétitions internationales et grands événements sportifs. « On sent que, là, le français peut être en difficulté et que l’anglais est de plus en plus utilisé, y compris par les athlètes francophones. Pourtant, ils pourraient parler leur langue, car il y a des interprètes [sur place] », a dit Mme Delacroix.

Grand témoin aux derniers Jeux à Sotchi, en Russie, Hélène Carrère d’Encausse souhaite plus de proactivité en matière de promotion du français. Prenant acte d’une stabilisation de la langue aux JO mais de son recul net au sein des fédérations et des compétitions internationales, elle recommande notamment de soutenir la création d’associations francophones au sein des fédérations sportives internationales et de conclure davantage d’accords. Elle suggère aussi que l’OIF accompagne le CIO dans son désir de répondre à « l’enjeu numérique » qui se présente dans le cadre de l’organisation des prochains Jeux « sans papier ».

Et si l’anglais est manifestement préféré au français dans les publications scientifiques ou les discours aux Nations unies et que la position dominante du français s’érode également au sein de l’Union européenne, il reste une lueur d’espoir. Le nouveau président du Comité international olympique (CIO), Thomas Bach, a rapidement signifié l’importance qu’il accordait à la langue française en allant rencontrer, à peine deux mois après sa nomination en septembre 2013, le secrétaire général sortant de l’OIF, Abdou Diouf. « C’est un très bon signe qu’il convient de saluer », a affirmé Audrey Delacroix, plus que réjouie.