Les CPE, un meilleur investissement que le privé

Les enfants défavorisés qui ont fréquenté exclusivement un CPE sont trois fois moins susceptibles d’arriver vulnérables dans au moins une sphère de leur développement.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Les enfants défavorisés qui ont fréquenté exclusivement un CPE sont trois fois moins susceptibles d’arriver vulnérables dans au moins une sphère de leur développement.

Québec mise sur les garderies commerciales au détriment des centres de la petite enfance (CPE) pour accroître le nombre de places de garde. Mais une nouvelle étude vient démontrer que seuls ces derniers favorisent le développement d’enfants issus d’une famille à faible revenu.

Ces enfants à 5 ans sont en effet trois fois moins susceptibles d’arriver vulnérables à la maternelle après un passage en CPE. Cet impact ne se manifeste pas avec la fréquentation d’un autre service de garde, comme une garderie privée subventionnée, par exemple.

« Identifier un effet protecteur d’une telle ampleur, ça vient confirmer et rappeler pourquoi ce réseau a été conçu et construit. C’est-à-dire comme outil de développement social, pas seulement de conciliation travail-famille ! », dit une des auteures de l’étude, Nathalie Bigras, professeure à l’UQAM.

Cette dernière déplore que, parmi les projets de CPE actuellement bloqués par Québec, il y ait justement des initiatives qui visent les quartiers défavorisés et les enfants vulnérables ou ayant des besoins particuliers. Des projets qui avaient été autorisés par le gouvernement précédent.

Mme Bigras, qui est responsable de l’Équipe de recherche qualité éducative des services de garde et petite enfance, souhaite que, dans la polémique actuelle, on se recentre sur l’enfant. « C’est lui qui devrait être au coeur de ce débat-là ! », dit-elle.

Les services de garde éducatifs (SGE) ne sont pas tous égaux, montrent ces nouvelles données, qui couvrent la région de Montréal.

Les enfants défavorisés qui ont fréquenté exclusivement un CPE sont trois fois moins susceptibles d’arriver vulnérables dans au moins une sphère de leur développement (le langage ou la socialisation, par exemple) à la maternelle, en comparaison avec des enfants qui ne sont pas allés dans un SGE.

Et si on fait la comparaison avec les enfants défavorisés qui ont fréquenté un autre type de SGE, ceux qui sont allés en CPE sont deux fois moins susceptibles de présenter une vulnérabilité à leur arrivée en maternelle. Que ce SGE soit une garderie privée, subventionnée ou non, un milieu familial subventionné ou une maternelle à quatre ans.

« Il y a une qualité qui confère un net avantage au CPE et on la voit », explique Isabelle Laurin, de la Direction de la santé publique de Montréal. « Oui, il y a d’excellentes garderies privées, mais c’est inégal, ajoute-t-elle. La structure des CPE, leur gouvernance locale, leurs liens avec le milieu, l’implication des parents. Tout joue en faveur d’une intervention éducative précoce. »

« C’est tout un réseau de soutien qui se regroupe autour de l’enfant », renchérit sa collègue, Danielle Guay. Toutes deux sont des coauteures de l’étude.

Il n’y a aucun effet observable significatif pour les enfants issus d’un milieu favorisé. Aucun effet lié à l’âge du début de fréquentation ni à l’intensité hebdomadaire n’a non plus été observé.

Les chercheuses ont utilisé les données de l’Enquête québécoise sur le développement des enfants à la maternelle (EQDEM) de 2012 et des entrevues avec les parents de 1184 enfants montréalais. Ces résultats ont été présentés la semaine dernière lors des journées annuelles de santé publique. L’étude a aussi été financée par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et la fondation Avenir d’enfant.

Les enfants issus d’un milieu défavorisé qui n’ont pas fréquenté un CPE ne sont pas pour autant destinés à une entrée à l’école difficile, tiennent à préciser les chercheuses. Six sur dix arrivent assez préparés.

Et la maternelle à 4 ans?

Seuls 17 % des enfants issus d’une famille à faible revenu fréquenteront exclusivement un CPE pendant la période préscolaire, contre 35 % des enfants issus d’une famille nantie.

Les enfants favorisés accèdent en majorité à un SGE avant l’âge de 35 mois. Les enfants défavorisés, eux, y accèdent plus tard, et plus du tiers après l’âge de quatre ans — notamment grâce à l’accès aux maternelles à quatre ans dans les quartiers ciblés. Les enfants défavorisés fréquentent aussi leur SGE pendant moins d’heures par semaine.

Manque de places en CPE dans les quartiers défavorisés, parents favorisés mieux organisés pour trouver une place, CPE en milieu de travail : les raisons du plus faible accès des enfants démunis sont probablement multifactorielles. Des programmes permettent toutefois à des familles vulnérables de profiter de places gratuites ou à demi-tarif.

L’étude, qui montre l’avantage des CPE, ne montre pas celui des maternelles à quatre ans. Ce qui ne veut pas dire qu’il est inexistant, car la cohorte d’enfants les ayant fréquentées est trop petite. Mais, pour Nathalie Bigras, il est illusoire de penser qu’on peut « rattraper le coup » à quatre ans. « Pourquoi on ne mise pas sur les CPE, en les rendant gratuits pour les familles vulnérables ? On sait que c’est payant, c’est un investissement qui va rapporter ensuite à l’école. »

Le Devoir a révélé la semaine dernière que la ministre de la Famille, Francine Charbonneau, a informé la Coalition des garderies privées non subventionnées que ces garderies pourront afficher les mêmes tarifs que les CPE dès janvier. La ministre ne veut plus investir dans la « brique » mais bien sûr dans les « places », martèle-t-elle. Mais force est de constater que l’investissement ne serait pas équivalent pour l’avenir des enfants.

Ces données viennent corroborer plusieurs autres études passées qui pointaient dans le même sens. « Nos résultats ne sont pas surprenants, mais ils viennent chiffrer l’ampleur de l’avantage des CPE », dit Mme Laurin.

« C’est un investissement rentable, tranche Mme Guay. Les données sont solides. »



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