On craint le retour des inégalités à l’école

Anne-Laure Jeanson Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme - Austérité

La politique d’austérité du gouvernement Couillard met en péril les fondements mêmes de l’école publique, qui reposent sur l’universalité et l’égalité des chances, affirment les grandes centrales syndicales en éducation. Les premiers touchés par la diminution ou la suppression des services sont les élèves les plus démunis, avec pour conséquences un accroissement des inégalités et un recul de la société québécoise.

« Une société en santé, éduquée et prospère ne peut exister sans un système d’éducation fort. Comment peut-on relancer l’économie autrement ? » s’interroge Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), qui représente 130 000 enseignants, professionnels de l’éducation et personnel de soutien scolaire. Actuellement, le gouvernement met à mal toute une génération, selon elle.

Dans les commissions scolaires, les cégeps et les universités, les services aux élèves et aux étudiants sont touchés.

« Lorsque le gouvernement prétend que sa politique n’a pas d’impact sur les services, il ment ou il est inconscient et n’a aucune idée des conséquences de ses choix budgétaires », déclare Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome des enseignants (FAE), qui représente 32 600 enseignants.

Les premières compressions en éducation remontent à 2010. Depuis, le budget des commissions scolaires a été amputé de 861 M$. « Elles ont eu le temps d’assainir leurs finances, selon Mme Chabot, il n’y a plus de gras à couper. »

De leur côté, les universités doivent absorber une perte de 200 millions, cette année. Quant aux cégeps, ils ont vu leur budget amputé de 109 millions depuis quatre ans.

Si elle est appliquée telle quelle, la réforme du gouvernement Couillard permettra d’économiser près d’un milliard par année, soit environ 9 % du budget du ministère de l’Éducation, qui se chiffre à 10,5 milliards.

« Cela m’attriste beaucoup, car on a travaillé pendant 50 ans pour créer une société qui assure l’égalité des chances grâce à ses programmes sociaux. On est en train de faire un retour en arrière à la vitesse d’un TGV, notamment pour les femmes », déclare Véronique De Sève, vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), qui représente 70 000 enseignants, professionnels de l’éducation, personnel de soutien et personnel administratif.

À bout de bras

La présence de travailleurs sociaux, de professionnels de l’éducation en orthopédagogie, psychologie ou ergothérapie se raréfie dans les écoles, alors que les besoins sont toujours là.

La commission scolaire de La Jonquière a dû amputer le quart de ses ressources professionnelles en éducation. Depuis 2013, 168 postes à temps complet sur 7000 ont été supprimés dans ce secteur.

En septembre dernier, la commission scolaire des Samares, dans Lanaudière, a annoncé qu’elle devait se résoudre à couper dans l’aide alimentaire après avoir coupé dans l’aide aux devoirs.

« Si j’ai devant moi des enfants qui ne mangent pas à leur faim, comment peut-on me rendre responsable des résultats qu’ils obtiennent ? » demande M. Mallette.

« Les enseignants tiennent l’école publique à bout de bras, poursuit-il. Une pression colossale repose sur eux. »

Moisissures

Les techniciens en éducation spécialisée, les concierges et l’ensemble du personnel de soutien sont les premiers à pâtir des compressions, selon Mme Chabot.

Alors que plusieurs écoles de la région de Montréal ont dû fermer leurs portes en raison d’exposition aux moisissures, le personnel habilité à prévenir ce genre de problèmes est supprimé.

« Le 14 novembre, on annonçait qu’une énième école primaire, à Montréal, devrait fermer ses portes à cause des problèmes de moisissure. On ne peut que redire l’importance du personnel de soutien dans l’entretien de nos établissements, car ce sont eux qui détectent les problèmes avant qu’ils ne deviennent trop graves », dit la présidente de la CSQ.

Cégeps et universités

La pression sur le corps professoral à l’université est semblable à celle que vivent les enseignants. Il y aura moins de chargés de cours et plus d’élèves par classe.

« C’est un problème pour la santé psychologique des gens, déclare Mme De Sève. On le voit dans le milieu de la santé, les personnes qui doivent composer avec une charge de travail plus importante font des épuisements professionnels. »

Une diminution de l’offre de formations dans les cégeps fait craindre à la responsable du volet éducation de la CSN une perte de vitalité dans les régions.

« Les cégeps permettent à des régions d’être dynamiques économiquement. Si le nombre de formations diminue, les jeunes partiront vers les grands centres », dit-elle, insistant pour que des formations générales soient maintenues partout.

Les dernières coupes de 19 millions annoncées par le ministère de l’Éducation auront pour conséquence l’augmentation de certains frais.

« Est-ce qu’on va fermer un cégep ? Tout ça est extrêmement dangereux », pense Mme De Sève.

À l’université, la qualité de l’enseignement baissera du fait de la diminution des chargés de cours et du matériel de laboratoire, qui ne pourra plus être à la fine pointe de la technologie.

Mme De Sève craint une arrivée massive du privé en éducation.

« Je viens de la santé, j’ai donc vu le privé rentrer à grande vitesse dans ce secteur. Et en éducation, je le vois, on ne sera bientôt plus en mesure de donner les services qu’on veut donner. On sera obligé de débourser de notre poche », dit-elle.

Les financements de la recherche par des firmes internationales font craindre aussi la disparition de la recherche fondamentale au profit de la recherche appliquée.

Les recherches à caractère social, peu lucratives, risqueront aussi d’être écartées.

« Toute la recherche sur la question comportementale des adolescents est très importante pour leur permettre de trouver un chemin. Une fois à la merci des entreprises, ce volet, où le Québec est devenu leader mondial, prendra le bord », redoute Mme De Sève.

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