La menace d’une poursuite inédite met la pression sur Bolduc

Des enfants devant une école hassidique de Boisbriand. Québec n’est jamais parvenu à endiguer le problème des écoles illégales.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Des enfants devant une école hassidique de Boisbriand. Québec n’est jamais parvenu à endiguer le problème des écoles illégales.

La poursuite inédite qu’envisage d’intenter un ex-membre de la communauté hassidique Tosh pour ne pas avoir eu l’éducation séculière à laquelle il avait droit vient augmenter la pression sur le ministre de l’Éducation Yves Bolduc, qui avait promis de trouver une solution aux écoles juives récalcitrantes ou illégales. Pour certains, elle est la conséquence de l’inaction des gouvernements successifs qui n’ont jamais réussi à endiguer le problème.

« L’inaction du gouvernement avait été jusqu’ici sans conséquence. Et si conséquence il y a au terme de l’éventuelle poursuite, le balancier politique risque de changer de bord », croit Marc-Antoine Cloutier, directeur général de Juripop, la clinique juridique qui pilote le dossier.

« Je pense que c’est ce que ça prenait, car jusqu’ici, la pression publique et les dénonciations n’ont rien donné », croit pour sa part Céline Forget, conseillère indépendante dans Outremont, connue pour avoir dénoncé la situation des écoles illégales dans son secteur. « Et là, c’est quelqu’un de l’intérieur, qui est sorti de la secte pour pouvoir éduquer ses enfants. »

Yonanan Lowen, âgé de 37 ans, entend poursuivre le ministère de l’Éducation, la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), la commission scolaire la Seigneurie-des-Mille-Îles ainsi que deux écoles juives, soit la Yeshiva Beth Yuheda et le collège rabbinique de Montréal Oir Hachaim D’Tash, pour « violation de son droit à l’éducation », prévu à la Charte des droits et libertés et à la Loi sur l’instruction publique. Des mises en demeure, dans lesquelles il réclame 1,25 million en dommages et intérêts, ont été envoyées vendredi dernier à ces différents organismes. « Il y a un montant réclamé pour dommages moraux, car il y a eu humiliation. Le client explique très candidement qu’il se sent comme un enfant, dit M. Cloutier. Et puisque c’est une atteinte intentionnelle à un droit prévu à la Charte, il y aura réclamation en dommages et intérêts punitifs. »

La poursuite, qui pourrait être déposée si les diverses parties ne répondent pas aux mises en demeure d’ici le 15 décembre, pourrait se muter en une action collective. S’il n’est pas exclu que les parents de M. Lowen soient également poursuivis, la démarche ne vise pour l’instant que les instances ci-dessus mentionnées qui ont failli à leur tâche, croit M. Cloutier. « Prenons la DPJ. Lorsqu’un parent décide de ne pas éduquer son enfant dans un système reconnu, l’article 38 de la Loi sur la protection de la jeunesse dit que cet enfant est abandonné et maltraité et que la DPJ a l’obligation d’intervenir, dit-il. Elle ne l’a pas fait pendant toutes ces années même si elle était au fait de la situation. »

Même chose pour la commission scolaire, qui a l’obligation de s’assurer que tout enfant sur son territoire, à partir de cinq ans, est scolarisé dans un milieu reconnu. Le ministère de l’Éducation n’échappe pas non plus au blâme, lui qui a conclu il y a quelques semaines une entente de scolarisation à la maison avec la communauté Satmar, dont les enfants fréquentaient une école sans permis. « Si le ministère a pu faire cette entente, c’est qu’il est capable et dispose des moyens d’intervenir pour faire fermer ces écoles-là. On juge qu’il ne l’a pas fait durant toutes ces années où M. Lowen était à l’école et qu’il est responsable des préjudices qui en découlent », souligne le directeur général de Juripop.

Une éducation déficiente

Né en Angleterre, M. Lowen a quitté il y a quatre ans la communauté hassidique Tosh de Boisbriand où il vivait depuis l’âge de 10 ans, frustré dans ses tentatives de vouloir offrir une éducation plus libérale à ses enfants, maintenant scolarisés à l’école des Cinq-Continents à la CSDM. Ce père de famille, qui souffrirait de dépression chronique et de troubles psychologiques, dit avoir aujourd’hui du mal à lire, à écrire et à s’intégrer sur le marché du travail. Selon lui, ses difficultés à trouver un travail bien rémunéré sont dues à l’éducation déficiente qu’il a reçue dans les écoles de son ancienne communauté. Lors d’un reportage présenté à Radio-Canada au printemps dernier, il avait tenu des propos très durs à l’endroit du gouvernement et du ministère de l’Éducation. « L’antisémitisme, d’après moi, c’est de ne pas aider les enfants juifs. »

Ce recours est le premier du genre au Québec, souligne Marc-Antoine Cloutier, de la Clinique Juripop. Une action collective semblable est toutefois présentement à l’étude en Israël et une autre se prépare aux États-Unis. Pierre Anctil, professeur d’histoire à l’Université d’Ottawa et spécialiste des communautés juives hassidiques, n’est pas surpris que ce genre de démarche soit rarissime. « Les membres des communautés hassidiques n’aiment pas sortir sur la place publique pour gérer ce genre de questions, qui engendrent des critiques à l’égard des leurs », dit-il. Même si chaque année des gens quittent ces communautés orthodoxes, « c’est un véritable fardeau, car ils sont forcément expulsés de la communauté et perdent tout le soutien communautaire qu’ils avaient », ajoute-t-il.

La démarche vise à forcer le gouvernement à aller plus loin que l’entente de scolarisation à la maison conclue avec la communauté Satmar, indique M. Cloutier. « [L’entente] semble être une pure blague », note-t-il. « Comment peut-on penser que des parents qui n’ont pas d’éducation vont pouvoir transmettre la connaissance à leurs enfants ? », ajoute-t-il, rapportant les propos que tenait M. Lowen en entrevue mardi matin.

Reste que, mener une telle poursuite en Cour supérieure et obtenir gain de cause ne sera pas chose simple, estime Pierre Anctil. « C’est difficile pour un individu qui était sous l’autorité physique et morale de ses parents de les blâmer pour leur choix. À moins que ceux-ci aient commis un crime ou qu’il y ait eu des abus ou des comportements déviants, ce qui ne semble pas être le cas dans ces écoles hassidiques, souligne-t-il. Il va falloir que la preuve soit assez soutenue. » Le ministère de l’Éducation s’est abstenu de commenter cette procédure judiciaire.

Les écoles juives en cinq dates

2005 : Pierre Reid, ministre de l’Éducation, décide de faire passer le financement des écoles juives de 60 % à 100 %, soit à la hauteur de celles du réseau public, avant de reculer.

2008 : Le nouveau cours Éthique et culture religieuse devient obligatoire, mais les écoles juives refusent de l’enseigner.

2009 : Michelle Courchesne, ministre de l’Éducation, signe une entente avec six écoles juives récalcitrantes, envisageant de leur permettre d’enseigner le dimanche.

2012 : La ministre Courchesne augmente la subvention annuelle aux écoles qui enfreignent toujours la Loi sur l’enseignement privé.

2014 : La plupart des écoles juives visées par l’entente de 2009 détiennent toujours un permis et reçoivent encore des subventions, malgré les irrégularités qui persistent. Une entente est conclue avec la communauté Satmar, et les enfants fréquentant l’école sans permis Yeshiva Toras Moshe, pourront être scolarisés à la maison.
33 commentaires
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 19 novembre 2014 00 h 45

    Mauvaise cible

    Ce monsieur devrait poursuivre l'école où il est allé et non les instances en place. Il revient aux établissements scolaires de respecter les règles.

    • Christian Fleitz - Inscrit 19 novembre 2014 07 h 40

      Non, c'est au gouvernement de faire respecter les lois : ''Dura Lex sed Lex'', cela ne doit faire l'objet d'aucun accomodement et doit être appliqué systématiquement, voire, impitoyablement, pour l'intérêt de la communauté. Tolérer le refus d'application des programmes scolaires, cmme des établissements d'enseignement clandestins est une démonstration de non-gouvernance.

    • François Dugal - Inscrit 19 novembre 2014 07 h 51

      Monsieur Fleitz, vous mettez le doigt sur le "bobo".

    • Sylvain Auclair - Abonné 19 novembre 2014 08 h 21

      Il poursuit aussi les écoles qu'il a fréquentées. Ce sera à la cour de départager les torts.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 19 novembre 2014 08 h 50

      C’est au gouvernement qu’il appartient de faire respecter les lois. Les amendes et la police sont là pour punir les récalcitrants.

      Ce genre d’accommodements déraisonnables pour des écoles sectaires illégales doit cesser, quoi qu’en disent les multiculturalistes.

      De dérives en dérives, la bonnasserie des Québécois commence à leur coûter cher.

    • Richard Laroche - Inscrit 19 novembre 2014 09 h 44

      On peut déjà anticiper qu'un certain lobby peut très bien avoir financé différents partis politiques et exercé une forte influence justement pour que le gouvernement ferme les yeux sur cette situation illégale.

      Les vrais responsables, c'est notre population de crédules qui persiste à voter pour des gouvernements qui se sont fait acheter et des ministres qui ne font pas leur travail.

    • gilbert trudel - Inscrit 19 novembre 2014 10 h 01

      Mr Cohen baragouine à peine l'anglais, ne parle pas du tout le français, ne sait pas lire autre chose que l'hébreu ( ou le yiddish) et son niveau de mathématique ne dépasse pas la très primaire addition et soustraction ( et encore).

      Et je ne vous parle même pas de l'histoire, de la géographie , des sciences, de la littérature... Il n'en sait rien. On ne le lui a pas appris à son école.

  • Dalva Sammy - Inscrit 19 novembre 2014 01 h 09

    La poursuite

    Même si cette poursuite semble irrefléchie et utopique, elle a le mérite de nous faire prendre conscience du danger et du ridicule de la récente entente entre le ministère de l'education et la communauté Satmar.
    Il est grandement temps que le gouvernement assume ses responsabilités.

  • Djosef Bouteu - Inscrit 19 novembre 2014 05 h 28

    Bonne chance à cette famille.

    C'est très difficile de se sortir d'une secte, surtout quand le gouvernement a failli aussi éhontément à son devoir de protéger les enfants et à son obligation de les instruire tout ça par couardise et lavage de cerveau multiculturaliste.

    On dirait que les capacités de raisonnement et de jugement cessent automatiquement de fonctionner dès que les mots «religion» et «intolérance» sont prononcés. Ce sont pourtant des tactiques de diversion bien connues et utilisées systématiquement par les sectes, jusqu'aux douanes lors de fuites lors de kidnapping d'enfants, ce qui s'est produit il y a quelques mois à peine.

    Meilleurs voeux pour la famille victime de la secte qui, avec beaucoup de courage, a décisé de s'en sortir.

    (Et bonne chance au gouvernement dans ses tentatives burlesques de rationaliser pourquoi il démantèle certaines sectes mais pas d'autres. Pourquoi il protège certains enfants mais pas d'autres, sur base de communautarisme ethnique.)

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 19 novembre 2014 10 h 14

      Il faut protéger les enfants du prosélytisme religieux à l’école, que ce soit en paroles, en comportement ou par le port de symboles religieux.

      On sait que de tout temps le lavage de cerveaux des enfants a fait son œuvre dans les religions. Nous en avons eu notre part ici, mais nous nous en sommes sortis, partiellement.

      Surtout dans le domaine religieux, qui n’est basé sur aucune base scientifique mais le plus souvent sur des croyances et tabous plus ou moins farfelus, on n'a pas le droit de laver le cerveau des enfants qui n'ont pas encore développé suffisamment leur pensée propre, leur jugement ni leur sens critique. Ni directement ni indirectement.

      Malheureusement, il y a des québécois qui se disent lucides et ouverts mais qui ne voient pas les dérives qui s'en viennent (comme dans d’autres pays européens) si on n'affirme pas fermement la laïcité dans les écoles et dans le domaine public, qui est le meilleur gage de paix sociale dans le respect réciproque de tous. La religion doit rester une affaire privée.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 novembre 2014 06 h 24

    Attendons pour voir !

    « Ce recours est le premier du genre au Québec, souligne Marc-Antoine Cloutier, de la Clinique Juripop. » (Lisa-Marie Gervais, Le Devoir)

    Premier, ou avant-dernier ?, ce recours vise-t-il autre chose que des intérêts strictement légaux, corporatifs ?

    Des fois, c’est à s’y méprendre, s’étonner ! ?

    Attendons pour voir ! - 19 nov 2014 –

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 novembre 2014 07 h 01

    Ingéniosité

    C'est fort d'ingéniosité. Fallait y penser. Poursuivre en justice tout ce qui a rapport avec la protection de la jeunesse, toutes nos institutions de scolarisation parce notre État accommode certains de ses résidents pour les effets que ces accommodements créent, ça prend un esprit «supérieur» pour penser à ça ! Et la procédurite que ça va engendrer va nous coûter une fortune. WOW ! Faut le faire.

    « L’antisémitisme, d’après moi, c’est de ne pas aider les enfants juifs. » Malgré leurs parents ??? Vous allez nommer ça comment : de l'intégration ? C'est pas un truc qui a déjà été essayé avec les autochtones dans un passé pas si lointain par certains collèges canadiens ?

    Allez donc prendre des cours du soir pour adulte afin de devenir un élément productif pour la société à laquelle vous sembler vouloir adhérer (si c'est vraiment le cas) au lieu de parcourir nos salons de justice à nuire.

    PL

    • Christian Fleitz - Inscrit 19 novembre 2014 08 h 00

      Quelle autre solution ? C'est bien l'État dont la gouvernance a failli en acceptant que l'éducation de jeunes élèves ne respecte pas les règles légales qui doivent permettre l'intégration dans la communauté. C'est un refus d'assumer les responsabilités d'un gouvernement face à ces jeunes. La démocratie laïque exige la neutralité des enseignements et tant pis pour les contorsions électoralistes lamentables d'un certain parti politique. En revanche, la seule solution pour faire bouger l'Administration quand elle faillit, c'est de la faire payer : les finances publiques n'aiment pas cela et, en général, exigent des responsables. Il faut identifier ces derniers et les flétrir pour avoir pu tolérer les dérives sectaires qui refusent les lois, ainsi que des délinquants qui ont eu l'arrogance d'exiger des subventions pour des enseignements illicites.

    • François Dugal - Inscrit 19 novembre 2014 10 h 05

      10 sur 10 pour l'élève Fleitz !

    • Jacques Cameron - Inscrit 19 novembre 2014 10 h 06

      Non monsieur Lefebvre, cette poursuite est le grain de sable qui vient s'imminiscer dans la torpeur d'une gérance gouvernementale qui nous coûte cher mais est incapable d'appliquer ses propres lois. Ce sont eux qui ne sont pas à la hauteur des fonds qu'on leur confient et qui ont provoqué cette poursuite. Cette poursuite est maintenant un investissement pour la justice et le bien commun.
      Votre référence au déracinement des Amérindiens est bôiteuse car ici on veut laisser les enfants poursuivre une éducation normale dans leur milieu, milieu qui a toute latitude pour y ajouter leur enseignement religieux et culturel. La religion à l'école et l'école à la maison c'est ridicule et malhonnête.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 novembre 2014 10 h 17

      Je ne fais que m'imaginer le tollé de protestations si notre gouvernement entre dans les maisons privés de ces «non-intégrés» pour sortir leurs enfants afin de les envoyer dans nos écoles. Ça va être un brouhaha comme vous n'en avez jamais vu.