Mieux outiller les doctorants pour le monde du travail

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Un étudiant au doctorat qui décroche, c’est un investissement perdu pour notre économie du savoir. Raison de plus pour l’outiller, et au-delà même de ses compétences spécifiques.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Un étudiant au doctorat qui décroche, c’est un investissement perdu pour notre économie du savoir. Raison de plus pour l’outiller, et au-delà même de ses compétences spécifiques.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Alors qu’ils n’étaient pas plus de 1 % il y a 30 ans, 3 % des jeunes Québécois d’une même tranche d’âge entreprennent aujourd’hui un doctorat. Résultat : alors que, jusque-là, ces diplômés restaient en grande majorité à l’université, renouvelant le corps professoral, ils sont de plus en plus nombreux à se retrouver sur le marché du travail… avec des compétences pas toujours adaptées au secteur privé. Un problème qui interpelle les plus hautes instances universitaires tout autour de la planète et qui suscite une évolution des programmes doctoraux, ici comme ailleurs.

« Au Québec, nous en sommes au début du processus, expose Normand Labrie, directeur scientifique du Fonds de recherche du Québec, secteur société et culture. Nous évoluons dans un contexte global. Nous sommes entrés dans la société du savoir. Nos économies sont basées sur le savoir. Si nous ne voulions pas demeurer les petites mains du monde occidental, nous devions monter dans le train. Nous avons donc cherché à avoir une population plus scolarisée. Que tout le monde termine son secondaire d’abord. Nous avons ensuite focalisé sur le collégial, puis l’université. La suite logique de tout ça, c’est que beaucoup plus de jeunes entreprennent un doctorat. Or, jusque-là, les compétences acquises durant ces trois, quatre, voire parfois sept années, étaient mal adaptées au monde du travail en dehors de l’université. Il fallait faire évoluer les acquis. »

Une évolution restée longtemps au point mort, tant les réticences sont grandes. Nombreux sont ceux qui, dans le petit monde universitaire, considèrent encore que l’université est faite pour élever l’esprit humain, apprendre à réfléchir, critiquer, analyser, qu’elle n’a pas à avoir un rôle utilitaire et à se mettre au service de l’industrie, ni à répondre aux besoins spécifiques de l’économie d’aujourd’hui.

« L’université n’a jamais été complètement déconnectée de la société, nuance Marie Audette, doyenne de la Faculté des études supérieures de l’Université Laval et vice-présidente de l’Association canadienne des études supérieures (ACES). Oui, il s’agit d’un lieu qui fait avancer la connaissance. Mais nous ne sommes pas dans une tour d’ivoire. Prenez les facultés de médecine ou de droit : elles préparent au marché du travail et ce n’est pas nouveau. Les premiers cycles également. Pour ce qui est du doctorat, si je reviens 30 ans en arrière, la voie toute tracée de ceux qui entreprenaient ces études, c’était la carrière universitaire. Aujourd’hui, le marché du travail s’ouvre à ces diplômés. La recherche ne se fait plus uniquement au sein de l’université mais de plus en plus dans l’entreprise. Donc, fort logiquement, nous adaptons la formation. »

Ce mouvement traverse toutes les universités du monde. En Europe, aux États-Unis, dans le reste du Canada et ici au Québec, partout, on se pose ces mêmes questions et on élabore des pistes de solution. À tel point que le dernier congrès de l’ACES, qui a eu lieu à la fin du mois dernier à Saint-Jean de Terre-Neuve, avait justement pour thème : repenser le doctorat.

« Attention, il ne s’agit pas pour autant de faire table rase du passé, précise la doyenne. Mais de nous adapter aux besoins de la société et des étudiants, qui ont pour but de trouver un emploi une fois leur diplôme en poche. »

Ainsi, si le binôme que forment le doctorant et son maître de thèse reste une référence dans le milieu, des groupes de recherche viennent s’agréger. Et ce, parce que le travail d’équipe est privilégié dans l’industrie. De plus en plus, les apprentis-chercheurs goûtent également à la multidisciplinarité.

« Dans la logique de reproduction du corps professoral, le mentorat un à un pouvait convenir, commente M. Labrie, mais dans la logique de préparation à devenir un professionnel de la recherche dans différents secteurs de la société, l’approche collaborative et multisectorielle est plus pertinente. De plus en plus, on travaille sur des problématiques de société ou des problèmes industriels qui nécessitent la présence de plusieurs expertises autour de la table. »

Des communautés de pratiques s’organisent donc au sein des universités. Les étudiants utilisent également de plus en plus des réseaux sociaux universitaires pour échanger, ils bloguent sur l’avancée de leurs travaux, utilisent les nouvelles technologies pour sortir de l’isolement qui caractérisait bien souvent le travail doctoral auparavant. Or les études démontrent que cet isolement fait aujourd’hui partie des facteurs qui font augmenter les risques d’abandon. Ainsi, 50 % des étudiants qui amorcent un doctorat au Québec ne se rendent jamais jusqu’au diplôme.

« Il arrive certainement que c’est parce qu’ils ont obtenu une occasion d’emploi, analyse Normand Labrie. Mais il s’agit souvent d’un échec. On sait par exemple que les raisons financières sont souvent en cause. L’obtention d’une bourse d’études aide à maintenir la persévérance. Si on doit travailler, ça rallonge souvent le processus, ça augmente donc les risques de changer d’idée, de se désinvestir, de trouver que le projet est trop ambitieux. Si on ajoute à cela la crainte de faire des années et des années d’études sans avoir la certitude d’obtenir un emploi qui corresponde à la formation qu’on est venu chercher à l’université… Ça commence à faire beaucoup dans la balance. »

Or un étudiant au doctorat qui décroche, c’est un investissement perdu pour notre économie du savoir. Raison de plus pour l’outiller, et au-delà même de ses compétences spécifiques. Ainsi, de plus en plus, les doctorants apprennent à développer leur leadership ou encore à bien communiquer, que ce soit avec leur future hiérarchie ou avec leurs équipes. À bien savoir gérer également des budgets ou des projets. À devenir de bons entrepreneurs aussi, car certains créeront leur propre entreprise. Le problème est de parvenir à faire entrer tout ça dans l’emploi du temps, en plus d’un programme universitaire classique déjà bien chargé.

« En cela, les technologies vont beaucoup nous aider, explique Marie Audette. Les universités ontariennes se sont regroupées pour mettre en place une plateforme Web sur laquelle se trouve ce genre de formations destinées à améliorer les compétences transférables. Nous regardons ce modèle de très près au Québec, et déjà la proportion de cours soit entièrement en ligne, soit dispensés de manière hybride, a beaucoup augmenté ces dernières années. »

1 commentaire
  • Jean Nicolas - Inscrit 17 novembre 2014 15 h 48

    Pour en savoir plus

    Cet article est très superficiel.
    Tous celles et ceux qui voudront approfondir le sujet pourront lire "le doctorat en question" écris en 2009 par Jean Nicolas et al.
    Ce document contient les enjeux essentiels ainsi qu'une abondante littérature qui a été totalement ignoré dans ce papier.
    Un sujet très pertinent mais qui mérite une présentation approfondie.
    Jean Nicolas
    professuer émérite