Pour une maîtrise mieux circonscrite dans le temps

Martine Letarte Collaboration spéciale
Jean Dansereau, directeur adjoint, affaires académiques et internationales, et directeur des études supérieures à l’École polytechnique de Montréal
Photo: Courtoisie Polytechnique Jean Dansereau, directeur adjoint, affaires académiques et internationales, et directeur des études supérieures à l’École polytechnique de Montréal

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation novembre 2014

La maîtrise est-elle rendue trop consistante au Québec lorsqu’on la compare à celles offertes chez nos voisins ? Le milieu universitaire réfléchit à la question depuis plusieurs années et commence à mettre en place certaines mesures pour mieux la circonscrire dans le temps.

Au Québec, la maîtrise de type recherche s’étend sur deux ans en théorie, mais, en réalité, elle nécessite souvent un ou deux trimestres de plus, d’après une étude réalisée par l’Association des doyens des études supérieures au Québec (ADESAQ). « Ici, certains mémoires de maîtrise ont des allures de minidoctorats et l’étudiant a eu besoin de trois ans, voire quatre, pour terminer son programme, alors que le doctorat dure quatre ans », indique Jean Dansereau, directeur adjoint, affaires académiques et internationales, et directeur des études supérieures à l’École polytechnique de Montréal. « Y a-t-il eu une dérive ? », questionne-t-il. D’ailleurs, l’ADESAQ a cherché, lors de son étude, des définitions claires des compétences à développer dans les maîtrises. « On a eu de la difficulté, affirme Jean Dansereau. Ce qu’on a trouvé recoupait beaucoup ce qu’on retrouvait comme information sur les doctorats. »

Roch Chouinard, vice-recteur adjoint aux études supérieures et doyen de la Faculté des études supérieures et postdoctorales de l’Université de Montréal (UdeM), croit que cela s’explique notamment par le fait que, il n’y a pas si longtemps, la maîtrise de type recherche était pratiquement le diplôme ultime.

« Avec l’arrivée massive du doctorat, dans plusieurs endroits, la maîtrise a été réajustée, ce qui ne s’est pas fait ici, explique-t-il. C’est surtout vrai dans le domaine des lettres et des sciences humaines. »

Jean Dansereau souligne qu’aux États-Unis « les masters » sont des formations beaucoup plus courtes ; elles ne durent parfois qu’une seule année lorsqu’elles sont de type professionnel.

« Nos maîtrises sont de bonne qualité, affirme-t-il, mais sommes-nous compétitifs dans un contexte international ? De plus, on sait que plus les études sont longues, plus il risque d’y avoir un essoufflement au niveau de la motivation et du financement, ce qui risque de mener au décrochage. »

 

Définition des compétences à développer

L’ADESAQ a également publié des recommandations pour redresser la situation. Elle propose entre autres aux universités d’élaborer une grille de compétences pour les maîtrises de type professionnel et recherche ainsi que pour le doctorat.

« Un groupe de travail de l’ADESAQ est en train de finaliser une grille dont les universités pourront s’inspirer pour créer la leur », indique M. Dansereau, qui précise que Polytechnique a déjà réalisé la sienne.

La définition de ces compétences aidera ensuite à mieux baliser le projet de recherche.

« Sans balises claires, c’est facile d’arriver avec un projet plus gros que prévu », remarque M. Dansereau.

Meilleure planification des études

À l’UdeM, une solution actuellement déployée pour mieux encadrer la maîtrise est la rédaction d’un plan d’études par l’étudiant dès qu’il est admis.

« Il doit inclure un échéancier pour bien planifier la durée de ses études, puis convenir d’un rythme et d’une forme d’encadrement avec le directeur de recherche », explique Roch Chouinard.

Une fois que l’encadrement est en place, l’objectif est d’arriver à ce que les universités instaurent une réglementation plus serrée sur la durée des études.

« Par exemple, à Polytechnique, il y a 15 crédits de cours dans une maîtrise et, dès l’an prochain, le projet de recherche devra normalement être achevé en une année ou un peu moins pour terminer la maîtrise en deux ans au maximum, indique Jean Dansereau. Après quatre trimestres, l’étudiant qui n’aura pas terminé sa maîtrise devra soumettre un plan détaillé des travaux à réaliser et un échéancier pour terminer au plus tard en six trimestres, soit deux ans. Cela n’empêchera pas qu’on accordera parfois une prolongation raisonnable, mais cela devra être justifié. Nous souhaitons que l’étudiant prenne vraiment en charge la durée de ses études avec l’appui de son directeur de recherche. »

L’École polytechnique a aussi commencé à exiger des étudiants qu’ils fassent, au plus tard au deuxième trimestre de la maîtrise, le cours de méthode de recherche lors duquel ils doivent effectuer la recherche bibliographique nécessaire pour leur projet.

« Ils doivent aussi déposer une proposition de structure de leur projet de maîtrise, alors cela les amène à démarrer rapidement », explique Jean Dansereau.

L’UdeM a également développé un système de bourses de fin d’études accordées aux étudiants en rédaction.

« C’est souvent là que ça s’éternise, affirme M. Chouinard. Souvent, les étudiants ont une famille, ils travaillent ; ça fait beaucoup avec des études à temps plein. Nous souhaitons que l’étudiant se consacre à la rédaction, par exemple en prenant un congé chez son employeur. L’écriture d’un mémoire de maîtrise est complexe et il faut s’y plonger. On ne peut pas y arriver à coups de 30 minutes ici et là. »

Passage accéléré au doctorat

Il existe aussi au Québec un passage accéléré au doctorat pour les étudiants à la maîtrise.

« Il y a même des passages directs entre le baccalauréat et le doctorat, précise Roch Chouinard. Ces voies accélérées ne sont pourtant pas encore très utilisées. On les voit un peu plus en sciences de la nature et en santé, mais moins en sciences sociales et humaines. »

L’ADESAQ suggère d’ailleurs de faciliter et d’utiliser davantage le pont vers le doctorat pour les étudiants à la maîtrise de type recherche.

Aux yeux de Jean Dansereau, il faut permettre à la maîtrise québécoise d’être plus compétitive sur le marché international en la recentrant sur son rôle premier, qui est d’initier l’étudiant à la recherche.

« Après huit ou dix mois de maîtrise, l’étudiant devrait se questionner, affirme M. Dansereau. Aime-t-il ce qu’il fait ? Est-il doué pour la recherche ? Envisage-t-il une carrière qui nécessite un doctorat ? Si c’est le cas, il ne devrait pas être obligé de terminer sa maîtrise ; on devrait lui proposer de passer directement au doctorat. Il faut redonner à la maîtrise l’ampleur qu’elle devrait avoir. »

1 commentaire
  • Patrick Daganaud - Abonné 17 novembre 2014 06 h 59

    Le grand réveil : zzzzzzzzzzzzz...

    La prolongation de la durée de la formation au 2e cycle est et était connue depuis les premières interventions du Conseil supérieur de l'Éducation à cet égard.

    Il est pour le moins étonnant que les responsables des études supérieures se réveillent si tardivement pour faire ce constat et réfléchir aux redressements requis, dans ce qui semble être la même danse-hésitation.

    D'autre part, il plane un voile d'ignorance sur les conditions dans lesquelles s'accomplissent les études supérieures, voile qui induit la recommandation d'interrompre toute forme de vie au moment de la rédaction du mémoire ou de la thèse : « Nous souhaitons que l’étudiant se consacre à la rédaction, par exemple en prenant un congé chez son employeur. L’écriture d’un mémoire de maîtrise est complexe et il faut s’y plonger. On ne peut pas y arriver à coups de 30 minutes ici et là. » Abracadabra, adieu les contingences économiques et allô la petite vie!


    Loin de moi l'idée de minimiser la concentration unifocale que nécessite la phase rédactionnelle, mais des réflexions s'imposent aussi sur le réductionnisme de plusieurs formes de la recherche, la problématique éthique des mesures longitudinales d'impacts et la préséance grandissante de plusieurs composantes cosmétiques de la forme sur le fond, comme garante illusoire de la scientificité.

    Enfin, la marchandisation effrénée des études supérieures détourne une partie substantielle des buts de ces formations : c'est autre chose de mettre ses savoirs au service du bien commun et de les vendre; ou de se faire acheter pour les acquérir.