Un mode de financement à revoir, selon un chercheur de l’UQAR

Claude Lafleur Collaboration spéciale
«Ce qui est problématique, c’est le fait que la quasi-totalité du financement de nos universités est basée sur une seule variable: la fréquentation étudiante», explique Martin Maltais, professeur spécialisé en financement et politiques d’éducation à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).
Photo: Université Laval «Ce qui est problématique, c’est le fait que la quasi-totalité du financement de nos universités est basée sur une seule variable: la fréquentation étudiante», explique Martin Maltais, professeur spécialisé en financement et politiques d’éducation à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

C’est bien connu, nos universités sont en crise, victimes d’un sous-financement chronique et maintenant confrontées à de sévères restrictions budgétaires de la part du gouvernement du Québec.

« Un instant, pas si vite !, lance Martin Maltais, professeur spécialisé en financement et politiques d’éducation à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). D’abord, la première chose qu’il faut savoir, c’est que le système universitaire québécois fonctionne très bien, puisque le rayonnement de nos chercheurs sur la scène internationale et la qualité des activités de formation qui y est produite sont très élevés. Ça, c’est indéniable ! »

Quant à la situation financière des universités — dont on parle tant et qui se serait sérieusement détériorée ces dernières années — Martin Maltais fait valoir que les règles comptables ont changé il y a cinq ans.

« Depuis 2009-2010, on comptabilise les fonds de pension et les déficits actuariels dans les états financiers des universités, dit-il, ce qui change la lecture de ceux-ci. » De plus, les universités mettent de côté chaque année des fonds pour de futurs développements.

« Si vous prenez les états financiers de l’année dernière — où on parlait d’un manque à gagner de 90 millions de dollars — et si on en retranche les déficits actuariels (qui n’y étaient pas avant 2009-2010) et les provisions pour développements futurs, on observe alors que la quasi-totalité des universités sont en surplus, indique le spécialiste. Elles ne sont plus en situation de déficit ! Je ne vous dis toutefois pas qu’il ne faut pas considérer les déficits actuariels — bien au contraire — mais cela nuance la situation réelle des universités. »

Le professeur Maltais ajoute aussi que, en juin dernier, Statistique Canada a rapporté que la fréquentation des universités au Québec dépasse celle de l’ensemble des provinces canadiennes. « Voilà qui est très intéressant, dit-il, puisqu’on considère en général que c’est là un excellent instrument de développement économique. » Autrement dit : s’instruire, c’est s’enrichir, autant pour les individus que pour la société.

«La réalité n’a rien à voir avec la théorie!»

Le point de vue de Martin Maltais a de quoi surprendre… Son parcours aussi ! Depuis l’époque où il a terminé ses études de maîtrise, il y a une dizaine d’années, il se passionne pour la lecture des états financiers des universités ! « Je suis une sorte de geek qui “ trippe ” à lire des états financiers ! », dit-il en riant.

Détenteur d’un baccalauréat en éducation, puis d’une maîtrise en administration et enfin d’un doctorat en administration et évaluation en éducation, il a d’abord créé sa propre firme de recherche privée , ERGOSUM, qui produit et met à jour divers rapports et avis sur le financement des universités québécoises. « Nous avons reconstitué une vingtaine d’années de données financières pour toutes les universités au Québec, explique-t-il. Notre équipe de recherche donne des avis, tantôt à des recteurs d’université, tantôt à des groupes comme la Fédération des enseignants du Québec. »

C’est ainsi que, à la suite de la révolte étudiante du printemps 2012 et de l’arrivée d’un nouveau gouvernement l’automne suivant, il avait pris contact avec le nouveau ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, « comme je l’avais fait avec tous ses prédécesseurs », relate M. Maltais. Or le contact entre les deux hommes a été si bon que le ministre lui a demandé de devenir son conseiller.

Martin Maltais a ainsi contribué au Sommet sur l’enseignement supérieur, qui a permis de clore la crise étudiante, puis il a piloté la Politique nationale de la recherche et de l’innovation (PNRI). « À la suite de la publication de celle-ci, j’ai informé le ministre que j’allais retourner à mes anciennes occupations, raconte M. Maltais. J’ai finalement choisi de devenir prof à l’UQAR. »

À présent, ses travaux de recherche portent sur le financement des universités, les politiques d’enseignement supérieur, le financement de la recherche et la formation à distance. Il donne également des cours dans le cadre du diplôme d’études supérieures spécialisées en administration scolaire.

Ce qu’il retire de son passage en politique, c’est que « la réalité n’a rien à voir avec la théorie !, lance-t-il, amusé. Le processus de décision dans les grandes organisations n’a en effet rien à voir avec ce qu’on peut penser en théorie. Les décisions de gestion, c’est tout sauf rationnel… Même les décisions budgétaires sont irrationnelles ! »

Cette expérience lui est maintenant précieuse pour la formation des directeurs d’école et de cégep et des cadres supérieurs qu’il donne à l’UQAR. « Cela fait en sorte que je comprends extrêmement bien dans quoi se retrouvent les cadres de nos établissements d’enseignement », dit-il.

Qualité plutôt que quantité

Pour Martin Maltais, nos universités sont néanmoins confrontées à un véritable problème : le fait qu’elles se battent entre elles pour accaparer une plus grande proportion d’étudiants. « Ce qui est problématique, c’est le fait que la quasi-totalité du financement de nos universités est basée sur une seule variable : la fréquentation étudiante, dit-il. Au lieu de lutter conjointement pour faire augmenter la fréquentation d’une plus grande part de la population, les universités luttent entre elles pour accaparer une plus grosse portion de la tarte. »

« Et, depuis longtemps déjà, on a décidé qu’on produirait des diplômés, tant dans les écoles primaires et secondaires qu’à l’université, poursuit le chercheur. On produit des gens qui entrent dans une sorte de machine industrielle. Mais cette logique est non seulement non viable, mais elle est erronée ! »

En réalité, selon lui, les universités produisent plutôt des activités de recherche et des prestations d’enseignement. « Si on revenait à une formule de financement qui porte davantage sur les activités d’enseignement et de recherche, on aurait une moins grande pression sur la fréquentation et on serait plus en mesure de maintenir la qualité, parce qu’on ne serait pas en train de courir après des clients pour augmenter notre part de la tarte. »

En conséquence, ne devrait-il pas y avoir davantage de collaborations interuniversitaires, ne faudrait-il pas penser différemment certains programmes, les penser conjointement avec d’autres universités ?, demande Martin Maltais. « Nul doute qu’il y a un certain nombre de choses qui peuvent vraiment être améliorées ! », dit-il avec conviction.