Souffrir de troubles d’apprentissage : quand l’estime de soi s’écroule

Pour de nombreuses personnes, avoir des troubles d’apprentissage revient à fournir plus d’efforts pour des résultats décevants et se heurter de façon quotidienne à l’échec. Une situation dont les séquelles se manifestent à plusieurs niveaux, notamment à travers une faible estime de soi et un état d’anxiété chronique.


« Tout le monde a besoin de se faire dire qu’il est bon. C’est ce qui alimente l’estime de soi et la construction de son image », avance Dave Ellemberg, neuropsychologue et professeur au Département de kinésiologie de l’Université de Montréal. Alors qu’en contexte scolaire les enseignants utilisent fréquemment des systèmes de valorisation faits d’étoiles, de bonshommes sourire et de tableaux d’honneur, le jeune souffrant de dyslexie, lui, n’a jamais d’étoiles et son nom ne figure pas sur le tableau d’honneur. « On lui dit simplement de travailler plus fort. » Selon les circonstances, ses échecs peuvent être attribués à de la paresse ou à de faibles capacités intellectuelles. À une autre époque, on aurait dit simplement qu’« il n’est pas fait pour l’école ».


Dans sa famille, le jeune peut être amené à penser, à tort ou à raison, qu’il doit avoir de bons résultats et un comportement irréprochable pour mériter l’amour de ses parents. « Imaginez le stress de la performance », avance Germain Duclos, psychoéducateur et orthopédagogue, dont le dernier ouvrage, Le sentiment d’infériorité chez l’enfant, va paraître aux éditions du CHU Sainte-Justine.


Mais l’angoisse peut tout aussi bien provenir de l’intérieur chez des jeunes qui ont « de belles compétences sur le plan oral, mais qu’ils n’arrivent pas exploiter à l’écrit. Cette distinction entre les deux façons de performer peut prendre une dimension dramatique », dit Nathalie Chapleau, professeure au Département d’éducation et de formation spécialisées de l’UQAM.


Et les conséquences peuvent être désastreuses. « À la longue, le jeune développe un stress affectif constant, une peur de l’échec, des examens, de décevoir ses parents ou les enseignants et de ne pas être à la hauteur. Il peut tomber dans un état chronique d’anxiété qui va causer des troubles du sommeil, des maux de ventre ou de tête », explique Dave Ellemberg. Sans oublier que l’anxiété chronique affecte aussi les capacités cérébrales cognitives. « La structure de la mémoire peut être atteinte et fonctionner moins bien, ce qui ne fait qu’exacerber la situation. »


Selon la réaction de son environnement, le jeune va réagir différemment. « Il existe une minorité d’enfants souffrant d’un trouble d’apprentissage dont l’estime de soi n’est pas affectée. Il s’agit de jeunes dont les parents eux-mêmes ont vécu des échecs, qui ne valorisent pas l’école et qui ne pratiquent aucune activité intellectuelle, de lecture ou d’écriture », explique Germain Duclos.


L’âge critique se situe autour de huit ans, car c’est l’âge où l’enfant peut se juger lui-même. Auparavant, il demeure préservé par une part de naïveté : un enfant de 1re ou de 2e année peut très bien vivre malgré un trouble d’apprentissage important et n’en avoir aucune conscience. Mais avec « l’apparition de la pensée logique et critique qui se situe autour de huit ans, l’enfant est capable de se comparer aux autres et se rend compte que les autres apprennent plus facilement que lui. Il en devient conscient et en souffre », précise Germain Duclos.


Devant une telle situation, Germain Duclos est catégorique : il s’agit d’un engrenage qu’il faut briser à tout prix. Pour les parents, la première chose à faire est de comprendre « que leur jeune est brillant et qu’il n’est pas paresseux. Il faut changer d’approche », résume Dave Ellemberg. Et la première intervention doit se placer sur le plan affectif. « Le noyau de l’estime de soi provient de la relation d’attachement. Le parent va beaucoup rassurer l’enfant s’il lui dit qu’il l’aime pour qui il est, et non pas pour ce qu’il fait. »


Mais ces conseils ne se limitent pas à la sphère familiale. À l’école, Nathalie Chapleau invite les enseignants à éviter de saturer la copie de fautes d’orthographe soulignées en rouge pour plutôt mettre l’accent sur ce que l’enfant fait de bien afin de conserver sa motivation : un discours intéressant, un jugement pertinent, une analyse juste. Et valoriser les efforts plutôt que les résultats. « Ça peut tout changer, reconnaître qu’il s’est impliqué, qu’il a mobilisé ses ressources, tenté de trouver une solution pour résoudre cette tâche. » Et attention au redoublement, « un échec devant tout le monde qui sabote l’estime de soi et qui est un facteur important de décrochage scolaire », insiste Germain Duclos.


Bien sûr, le degré de souffrance peut varier d’un enfant à l’autre. « J’ai déjà travaillé avec un élève de 3e année qui avait fait une tentative de suicide. Il était complètement désemparé devant ses difficultés », poursuit Nathalie Chapleau. Pour ces jeunes, l’orthopédagogie cède la place aux interventions en santé mentale. « Lorsque la détresse est trop profonde, les orthopédagogues sont impuissants. Ces jeunes-là ont besoin d’un soutien médical et il faut les diriger en pédopsychiatrie », poursuit-elle.


Du côté de l’apprentissage, Germain Duclos évoque également l’importance de faire vivre des réussites et non plus des échecs. Pour cela, il faut « micrograduer les difficultés », prône-t-il, ou encore « ne pas proposer un défi où il a moins de 80 % de chances de réussir. »

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