Encore du chemin à faire!

Jacinthe Leblanc Collaboration spéciale
Selon le président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, l’employeur devrait pouvoir demander à un employé futur ou actuel s’il a un trouble d’apprentissage.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon le président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, l’employeur devrait pouvoir demander à un employé futur ou actuel s’il a un trouble d’apprentissage.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Michel Leblanc entend régulièrement des entreprises qui disent s’inquiéter de la disponibilité d’une main-d’oeuvre qualifiée. À cela, le président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM) leur répond que ce discours est intenable si elles ne cherchent pas de quelle façon elles pourraient recruter des individus ayant un trouble d’apprentissage qui ont les compétences requises.

« C’est nécessaire que les individus ayant un trouble d’apprentissage se fassent dire qu’il y a des places pour eux, que, s’ils développent leur talent, il va y avoir une capacité de les intégrer, estime Michel Leblanc. Mais il y en a qui doivent parler aussi aux entreprises, aux employeurs et aux ressources humaines en leur disant : “ Organisez-vous ”. »

Pour faire passer ce message, il s’engage depuis quelques années auprès de l’AQETA, l’Association québécoise des troubles de l’apprentissage. Par différentes activités, M. Leblanc vise à mettre en valeur le travail et la mission de l’organisme, dont une partie consiste en l’intégration au marché du travail des personnes ayant un trouble d’apprentissage (TA).

Dans les deux dernières années, Michel Leblanc a été le président d’honneur de la soirée-bénéfice de l’AQETA. Celui qui est constamment sollicité pour s’engager dans plusieurs causes a décidé de donner du temps à « des causes qui touchent l’intégration en emploi de gens qui peuvent avoir une contribution, mais où ce n’est pas facile et où il y a des défis. […] Les gens qui ont des compétences et des capacités, [il faut] les intégrer pleinement au marché du travail, même si cela veut dire de créer des conditions facilitantes », explique M. Leblanc.

Un marché du travail peu conscient

Le président et chef de la direction de la CCMM a l’impression que la communauté des affaires est peu consciente de l’existence de travailleurs ayant un TA et de ce qui peut être fait pour faciliter leurs tâches. Ils sont employés au sein de presque toutes les organisations. « Et moi, je ne suis pas certain que mes ressources humaines l’ont su dès le départ, raconte M. Leblanc. Parfois, elles l’ont détecté en cours de route, mais je ne suis pas certain qu’elles se sont posé la question : “ Comment définit-on la tâche pour faciliter la vie de ces gens ?  » Pour lui, c’est à l’entreprise d’être sensible à cette situation et c’est une situation qui se gère assez bien. Il suffit, entre autres, d’être à l’écoute des employés ayant un TA et d’accepter de revoir les tâches en fonction des enjeux. Ce sont des pratiques que la CCMM a mises en place.

Oser poser les questions et ne pas craindre d’y répondre

Selon Michel Leblanc, l’employeur devrait pouvoir demander à un employé futur ou actuel s’il a un trouble d’apprentissage. « C’est un défi de confiance, admet-il. On n’est pas en train de dire […] qu’il n’aura pas l’emploi ou qu’il n’aura pas la promotion. Cela veut surtout dire que moi, je dois me demander, à partir du moment où on me le dit, comment je peux découper les tâches » pour faciliter le travail. Il est primordial que ce ne soit pas vu dans le but de discriminer une personne.

Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire avant d’arriver à ce stade de confiance. Rares sont ceux qui vont dire en entrevue qu’ils ont un trouble d’apprentissage. L’expérience d’Odette Raymond, personne-ressource à l’AQETA et ancienne conseillère en services adaptés au Cégep du Vieux-Montréal, tend à démontrer que « plus on se rapproche du milieu de l’emploi […], plus les étudiants sont inquiets des répercussions de l’étiquette qui les suit et des répercussions que ça va avoir sur le milieu du travail ». Et, comme plusieurs troubles d’apprentissage peuvent souvent passer inaperçus, il est plus facile de les cacher dans un milieu de travail. Cela n’empêche pas qu’il y a un effort de sensibilisation à faire « pour que les entreprises comprennent ce qu’est un trouble d’apprentissage, les impacts que cela a sur le rendement au travail et que ce n’est pas si malin que cela », explique Mme Raymond. Elle soutient que, en échange de quelques accommodements, il est possible d’avoir de très bons employés ayant un TA. Un avis que partage le président de la CCMM.

« Quelqu’un qui a un enjeu de concentration ne devrait pas être dans le corridor passant à côté de la machine à café où tout le monde parle », illustre-t-il. Et c’est à l’employeur de s’adapter à ces réalités. « Le resserrement démographique qui s’en vient, ce sont moins de candidats pour les postes. » Et plus rapidement l’employeur est au courant des défis du travailleur, moins il va y avoir de stress pour les deux parties. « On n’y arrivera pas systématiquement demain dans toutes les grandes entreprises, dit avec réalisme Michel Leblanc. Mais, à mon avis, c’est ce vers quoi on doit tendre. Comment adapte-t-on le milieu à des individus qui peuvent apporter une contribution, mais qui ont des défis particuliers à relever ? »

Les entreprises doivent être claires

Favoriser l’intégration au sein du marché du travail de personnes ayant un TA passe par un positionnement des entreprises qui signifie «  je veux qu’on trouve des façons d’intégrer des gens qui [vivent] avec un trouble d’apprentissage. Je veux qu’on y réfléchisse ” […]. Ça prend quelqu’un dans le système qui est capable de faire passer ce message-là », explique M. Leblanc. À la communauté des affaires, il dit : « Vous pouvez faire quelque chose et il y a des ressources compétentes qui vont pouvoir vous aider pour vos ajustements […]. Et si vous prenez cette décision-là de dire à votre monde : “ On va écouter et on va s’ajuster ”, vous allez être gagnant et, collectivement, on va être gagnant. »

« Avoir un trouble d’apprentissage, c’est une petite portion de choses que j’ai plus de difficultés à faire, mais ça ne m’enlève pas mes grandes qualités, mes grandes richesses, mes grandes possibilités », rappelle Odette Raymond. « Souvent, les personnes ayant un trouble d’apprentissage n’ont pas besoin d’une batterie de moyens et de mesures, mais la petite chose dont elles ont besoin, il faut qu’elles l’aient. Si elles ne l’ont pas, elles n’y arriveront pas. Quand on s’arrête pour analyser les besoins, ce n’est pas si épouvantable que ça », conclut-elle.