La formation doit suivre les besoins de l’entreprise

Pierre Vallée Collaboration spéciale
La loi du 1 % oblige les entreprises québécoises ayant une masse salariale supérieure à un million de dollars à investir 1 % de cette dernière en formation.
Photo: Archives Le Devoir La loi du 1 % oblige les entreprises québécoises ayant une masse salariale supérieure à un million de dollars à investir 1 % de cette dernière en formation.

Ce texte fait partie du cahier spécial Formation continue - Octobre 2014

Qu’en est-il de la formation en entreprise au Québec ? Est-elle le facteur déterminant d’une plus grande productivité ? Et la loi du 1 %, celle qui oblige les entreprises québécoises ayant une masse salariale supérieure à un million de dollars à investir 1 % de cette dernière en formation, donne-t-elle les résultats escomptés ?

Quant à l’efficacité de la Loi favorisant le développement et la reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre, dite loi du 1 %, Marc Van Audenrode, professeur à l’Université de Sherbrooke et directeur associé de la firme d’experts-conseils en matière économique Analysis Group, estime qu’on n’en a aucune idée.

« À ma connaissance, il n’existe pas d’études qui pourraient nous permettre d’évaluer l’efficacité de cette loi. Le gouvernement a mis en place une loi qui oblige les entreprises à investir dans la formation des travailleurs, sans toutefois l’accompagner d’un mécanisme d’évaluation systématique. Est-ce que les travailleurs québécois sont mieux formés grâce à cette loi ? Présentement, on l’ignore. »

Et ce n’est pas la seule chose qu’on ne sait pas. « Est-ce que la formation donnée aux travailleurs est toujours bien arrimée aux besoins des entreprises ? Ça aussi, nous ne le savons pas. On peut craindre que certaines entreprises tenues par la loi d’investir dans la formation de leurs travailleurs ne le fassent plutôt par obligation. Dans ce cas, ces formations peuvent être plus ou moins utiles, car elles ne sont pas commandées directement par les besoins de l’entreprise, mais plutôt par l’obligation de se conformer à la loi. »

Sans compter qu’une entreprise peut se soustraire à la loi si, au lieu d’investir 1 % en formation, elle verse cette somme au gouvernement sous forme de contribution au Fonds de développement et de reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre. « Combien d’entreprises au Québec empruntent cette voie ? Je n’ai pas encore vu de chiffres qui pourraient nous l’indiquer. »

Formation et productivité

On fait souvent le lien entre la formation continue des travailleurs et le taux de productivité d’une entreprise. Mieux les travailleurs sont formés, plus l’entreprise sera productive. Sans nier ce lien, Marc Van Audenrode tient toutefois à le nuancer. « La formation des travailleurs est un des éléments qui entrent dans la productivité. Mais il y en a d’autres. Prenons l’exemple d’une PME qui produit un bien et qui réussit à l’exporter aux États-Unis. Comme cette PME connaît du succès, il n’y a donc rien à changer dans la façon de faire et, par conséquent, aucune raison d’investir dans la formation. Par contre, si l’économie américaine ralentit ou si le dollar canadien s’apprécie au point où il dessert cette PME, elle va moins exporter et verra donc sa productivité baisser. Mais cette baisse de la productivité n’a aucun rapport avec la formation des travailleurs de cette PME. »

Autre exemple pour appuyer cette thèse : la productivité est plus faible au Québec que dans les autres provinces canadiennes. « C’est vrai, mais ce n’est pas la formation des travailleurs qui est ici en cause. Par exemple, le secteur manufacturier et celui de la production de biens sont plus productifs au Québec qu’en Ontario. Le déficit de productivité au Québec se trouve essentiellement dans le secteur des services. Et qui domine le secteur des services au Québec ? Eh bien, c’est le gouvernement. On peut donc avancer que ce qui mine la productivité au Québec, c’est surtout le peu de productivité de l’État québécois. Ce constat provient de données colligées par Statistique Canada. Prenons une entreprise pancanadienne, par exemple, le fournisseur de télécommunications Rogers. Pourquoi Rogers serait-il moins productif au Québec qu’en Ontario ? »

 

La responsabilité de l’employeur

Marc Van Audenrode croit qu’il existe chez certains employeurs une attitude envers la formation des travailleurs qui dessert la formation en entreprise. « On voit de plus en plus certains chefs d’entreprise souhaiter que l’éducation acquise au cégep ou à l’université serve à former des travailleurs qui arriveront sur le marché du travail en étant 100 % productifs. Au fond, ce que ces chefs d’entreprise veulent, c’est que les écoles produisent des travailleurs formés spécifiquement pour leurs besoins. Mais l’école ne peut pas former comme ça des travailleurs qui tomberont tout cuits dans le bec des entreprises. Il y a, dans cette façon de concevoir l’éducation, un abandon du rôle de formateur que doit assumer toute entreprise. Toute entreprise a la responsabilité de contribuer à la formation de ses propres travailleurs. C’est fondamental. »

Il souligne aussi que la formation en entreprise des travailleurs doit relever d’une stratégie entrepreneuriale. « La formation en entreprise doit découler d’une décision de la haute direction. Par exemple, si la haute direction d’une entreprise décide de moderniser ses activités, par l’introduction de nouveaux processus ou par l’achat de nouveaux équipements, ces choix doivent précéder la mise en place d’un programme de formation en entreprise. »

Il invite aussi les entrepreneurs québécois à ne pas céder à la facilité. « Il y a deux types de spirales dans lesquelles une entreprise peut s’engager. Il y a la spirale destructive. Ici, on ne forme pas les travailleurs, on les paie mal et on produit un bien bas de gamme. Cette spirale est destructive parce que, dans ce jeu, les entreprises québécoises sont perdantes puisqu’elles ne peuvent pas concurrencer les entreprises des économies émergentes. De l’autre côté, il y a la spirale vertueuse, où on forme les travailleurs, on les paie bien et on produit un bien haut de gamme. Et, dans ce cas, les entreprises québécoises deviennent concurrentielles. »