Combattre le décrochage scolaire par la mobilisation régionale

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Dans une même municipalité, les inégalités entre les élèves originaires d’un quartier défavorisé et ceux qui proviennent d’un secteur plus fortuné sont grandes, et ce, même s’ils fréquentent le même établissement.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Dans une même municipalité, les inégalités entre les élèves originaires d’un quartier défavorisé et ceux qui proviennent d’un secteur plus fortuné sont grandes, et ce, même s’ils fréquentent le même établissement.

Ce texte fait partie du cahier spécial Formation continue - Octobre 2014

Affichant actuellement un taux de diplomation au secondaire de près de 76 % chez les jeunes de moins de 20 ans, le Québec espère le faire passer à 80 % d’ici 2020. Bien que l’objectif soit ambitieux, la province est en voie d’y parvenir, et ce, en partie grâce aux travaux sur la territorialité et la mobilisation du professeur Michel Perron, titulaire de la Chaire de recherche sur les conditions de vie, la santé et les aspirations des jeunes de l’Université du Québec à Chicoutimi.

Géographe de formation, M. Perron se passionne pour la sociogéographie de l’éducation depuis le début des années 1990. Alors enseignant au Cégep de Jonquière, il mène des travaux avec la sociologue Suzanne Veillette sur les effets du territoire dans le milieu de la santé. Ayant mis au point un logiciel permettant de croiser des données de secteurs différents, le duo est approché par le ministère de l’Éducation pour adapter sa technologie au milieu pédagogique. Acceptant de relever le défi, les chercheurs se penchent sur les questions liées à l’accès au collège dans le Saguenay.

Les résultats obtenus sont surprenants : dans une même municipalité, les inégalités entre les élèves originaires d’un quartier défavorisé et ceux qui proviennent d’un secteur plus fortuné sont grandes, et ce, même s’ils fréquentent le même établissement.

« À l’époque, on ne se préoccupait pas du territoire en éducation, relève M. Perron. La croyance générale, c’était que tout était égal partout. Nos travaux ont démontré que ce n’était pas le cas. Ç’a créé une onde de choc au Saguenay. »

 

De la recherche à l’action

À la suite de ces travaux, M. Perron est invité à participer aux états généraux sur l’avenir du Saguenay, en 1995. Pour approfondir ses recherches avant la tenue de l’événement, il forme un groupe de travail, avec lequel il constate que, si le taux d’accès au collège est si inégal d’un quartier à l’autre au sein d’une même municipalité, c’est parce que les jeunes provenant d’un milieu défavorisé tendent davantage à décrocher. Partageant ses constats avec les participants de la conférence régionale, il réussit à convaincre les décideurs de faire de la persévérance scolaire un enjeu prioritaire.

Soutenu par les élus, il fonde en 1996 le Conseil régional de prévention de l’abandon scolaire (CRÉPAS) et en devient le premier chargé de projet. Pendant les six années qui suivent, M. Perron travaille à positionner l’enjeu de la persévérance scolaire sur la place publique. Avec son équipe, il parvient à mobiliser les acteurs régionaux autour de la problématique, ce qui donne lieu à de nombreuses interventions concertées qui sont orchestrées selon les principes de l’action communautaire.

« Au cours de ces années-là, on a vu le taux de diplomation augmenter de façon sensible au Saguenay–Lac-Saint-Jean, commente le chercheur. Quand le CRÉPAS a été créé, le taux de diplomation était de 66 %. Aujourd’hui, on est à 76 %. »

L’effet boule de neige

Voyant les performances du Saguenay–Lac-Saint-Jean s’améliorer, d’autres régions du Québec s’intéressent aux travaux de Michel Perron. À de nombreuses reprises, il est invité à partager son expertise. Puis, en septembre 2007, ayant eu écho des résultats obtenus par le chercheur, M. Henri-Paul Rousseau, alors président de la Caisse de dépôt et placement du Québec, lui demande de préparer un exposé à l’intention des présidents des cinquante plus grandes entreprises québécoises. À cette occasion, Michel Perron rencontre Jacques Ménard, président de BMO Groupe financier.

« M. Ménard m’a proposé de travailler avec lui, et, à son initiative, nous avons fondé le Groupe d’action sur la persévérance et la réussite scolaires. La firme Mackenzie s’est jointe à nous et nous a offert les services de quelques-uns de ses analystes pour nous aider à documenter ce qu’il fallait faire », relate M. Perron.

« Tout ce qu’on avait fait au Saguenay–Lac-Saint-Jean a servi de référence et de modèle, poursuit le chercheur. Pour la première fois, l’importance de l’action régionale était reconnue. On a produit un document dans lequel on fixait une cible — faire diplômer 80 % des jeunes d’ici 2020 — et où on proposait 10 moyens pour y arriver. Le ministère de l’Éducation a décidé d’emboîter le pas et de sortir lui-même un plan, L’école, j’y tiens, en septembre 2009. »

Dans la foulée, le fonds Réunir réussir est conjointement créé par le gouvernement du Québec et la Fondation Lucie-et-André-Chagnon, laquelle a pour mission de prévenir la pauvreté en contribuant à la réussite éducative des jeunes Québécois. S’appuyant sur l’idée que les territoires doivent se mobiliser pour contrer l’abandon scolaire, le fonds reçoit pour mandat d’octroyer des subventions aux instances régionales de concertation en persévérance scolaire et réussite éducative (IRC) et de les accompagner dans leur mise en oeuvre de plans d’action.

« Ce fonds-là a évidemment largement contribué à la mobilisation régionale au Québec, souligne M. Perron. Aujourd’hui, toutes les régions sont dotées de tables de concertation pour lutter contre l’abandon scolaire, ce qui n’était pas le cas il y a cinq ans ! »

Quant au taux de diplomation chez les Québécois âgés de moins de 20 ans, il a augmenté de 5 % depuis la création du fonds.

Et maintenant

Déterminé à poursuivre sa lutte contre l’abandon scolaire, M. Perron travaille à peaufiner un modèle de caractérisation du territoire, qu’il a mis au point en 2013 en étudiant 101 des 103 municipalités régionales de comté (MRC) québécoises. En travaillant avec huit indicateurs, soit les taux de diplomation après 5 ans et 7 ans pour les garçons et les filles séparément, leur taux de sortie sans diplôme et leur taux de réussite aux épreuves du ministère en langue maternelle et en mathématiques, il est parvenu à calculer un indice de réussite scolaire.

« Mon équipe et moi, on s’est aperçu qu’il y avait 11 facteurs associés à la variation de l’indice par MRC et que ceux-ci, réunis, expliquaient près de 82 % de la variation. La variable qui est le plus fortement associée à la variation de l’indice, c’est la variation démographique du territoire. »

Ce constat donne un nouvel éclairage aux travaux du chercheur : il suggère notamment que les élèves provenant d’une collectivité tissée serré et implantée depuis longtemps sur un territoire donné sont mieux disposés pour bien performer à l’école.

« Il y a là un effet qu’on n’a pas encore fini d’analyser et de comprendre, dit M. Perron. La géographie de l’éducation est une science nouvelle et il reste encore beaucoup à faire. Mais j’ai bon espoir que, en poursuivant notre étude du territoire et nos efforts de mobilisation régionale, on parvienne à atteindre nos objectifs de 2020. »