Le combat d’Alan Tuckett 

Daphnée Hacker-B. Collaboration spéciale
Le défenseur britannique de la formation des adultes, Alan Tuckett
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le défenseur britannique de la formation des adultes, Alan Tuckett

Ce texte fait partie du cahier spécial Formation continue - Octobre 2014

À une époque où les politiques d’austérité semultiplient d’un État à l’autre, les programmes d’éducation des adultes tombent régulièrement sousle couperet, le Québec ne faisant pas exception en la matière. De passage à Montréal, l’ardent défenseur britannique de la formation des adultes, Alan Tuckett, dénonce cette situation et lance un appel à la mobilisation mondiale.

« Nous traversons une période très difficile, mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras, il ne faut jamais baisser les bras », lance M. Tuckett, dans une entrevue accordée au Devoir. Réel passionné des enjeux liés à l’éducation, il détient pas moins de sept doctorats honorifiques et a tenu les rênes de l’Institut national d’éducation des adultes et de formation continue en Grande-Bretagne durant 23 ans, à titre de chef de la direction. À l’échelle internationale, il est connu pour être l’instigateur de la Semaine des adultes en formation, un événement qu’il a contribué à mettre sur pied dans une cinquantaine de pays.

Rappelons que, cet été, le gouvernement Couillard a décidé de suspendre la subvention dédiée à la Semaine québécoise des adultes en formation, une décision qui consterne M. Tuckett. « C’est déplorable, mais malheureusement la même réalité se produit ailleurs. Trop de décideurs estiment que la seule forme d’éducation qui mérite un financement est celle dédiée aux jeunes. » Et pourtant, l’expert rappelle que près de 800 millions de personnes majeures sur la planète ne savent ni lire ni écrire. En Occident seulement, plus de 160 millions d’adultes éprouvent de grandes difficultés à lire une phrase complète. « C’est un fléau et ce n’est pas vrai que les pays industrialisés y échappent », lance-t-il. Au-delà de l’alphabétisation, la formation continue permet aussi à des milliers d’individus de s’adapter aux nouvelles technologies, de réorienter leur carrière ou tout simplement de se trouver un travail, rappelle M. Tuckett.

Les ministères des Finances se contentent trop souvent de faire un lien entre investissement et résultats, avance-t-il, sans calculer qu’un adulte peu productif ou sans emploi coûte très cher à la société. Selon une étude produite par l’Institut d’éducation de Londres, l’enseignement aux adultes contribue à faire diminuer la discrimination raciale, à faire cesser de fumer, à faire chuter les récidives criminelles et à prolonger la durée de vie active. « Ce sont d’importants bénéfices qui peuvent faire économiser des millions de dollars à l’État, mais la relation entre ces éléments est complexe et, pour les fonctionnaires qui travaillent en silo, c’est compliqué de voir le portrait plus large », se désole M. Tuckett.

Un sommet à venir à Montréal

Dans un contexte où l’éducation des adultes souffre d’un sous-financement, les groupes de défense doivent être plus proactifs que jamais, insiste Alan Tuckett. « Il faut s’entraider et se donner les outils pour être de bons ambassadeurs. » Celui qui est depuis 2011 le président du Conseil international de l’éducation des adultes (CIEA) rappelle que Montréal sera la ville hôtesse de l’Assemblée mondiale en éducation et formation des adultes en juin 2015, où l’ensemble des pays membres du conseil se réuniront. « C’est une occasion en or pour partager nos expériences locales et réfléchir ensemble aux objectifs mondiaux qu’on veut se fixer pour la promotion de l’éducation des adultes auprès des organes politiques », explique-t-il.

Est-ce réellement possible de s’entendre sur des objectifs globaux, alors que les enjeux liés à l’éducation des adultes sont différents d’un pays à l’autre ? « Évidemment, la réalité du Togo est bien différente de celle du Mexique ou de l’Espagne, mais, au final, le droit à l’éducation est universel et il y a beaucoup d’enjeux communs », répond-il. Qu’il s’agisse d’une économie émergente ou industrialisée, de nombreux groupes vivent des problèmes d’exclusion, et leur manque d’éducation les condamne à la pauvreté, ajoute-t-il. « La grande différence réside dans le degré de pauvreté, mais un individu marginalisé l’est autant en Occident que dans un pays en voie de développement. »

M. Tuckett se dit convaincu qu’un Québécois peut s’inspirer du combat mené par les Haïtiens qui se servent de l’éducation pour aider les personnes dépossédées de leur terre depuis le séisme de 2010 à revendiquer leurs droits, ou encore de l’histoire d’un restaurateur anglais, dans la région de Manchester, en Angleterre, qui a implanté un centre d’apprentissage dans sa collectivité et a ainsi participé à la création d’un nouvel essor économique.

« Pour convaincre les gouvernements d’injecter de l’argent dans les programmes pour adultes, il faut leur montrer des histoires à succès, des chiffres qui décrivent la problématique, et leur offrir des pistes de solution, il faut être très proactif », martèle M. Tuckett.

Sur un ton plus philosophique, il décrit le rôle des groupes de défense comme des « amis critiques » de l’État : ils doivent à la fois surveiller et critiquer au besoin les actions, mais ils ont aussi le devoir de soutenir les bonnes décisions et même de participer à leur réalisation.

Une Grande-Bretagne affaiblie

Celui qui a consacré sa vie à la promotion de l’éducation des adultes dresse un triste portrait de la situation au sein même de son pays. À ses yeux, le gouvernement de David Cameron, obsédé par les politiques d’austérité, a sabré dans les programmes de formation continue et a considérablement affaibli le réseau scolaire public. « Les droits de scolarité des universités ont drastiquement augmenté et les étudiants s’endettent de plus en plus, on pénalise les jeunes aussi », soupire-t-il.

Pour se réjouir un peu, M. Tuckett constate que plusieurs groupes de la société civile ont décidé de créer leurs propres programmes d’enseignement. « Il y a un très grand mouvement de bénévoles de l’âge d’or, qui ont décidé de monter des ateliers, ainsi que de plusieurs groupes syndicaux, qui offrent par exemple de plus en plus de possibilités d’apprentissage aux travailleurs », dit-il avec enthousiasme.

Faire pression sur les gouvernements pour soutirer du financement est une action importante, tout comme le fait de lancer des projets porteurs, rappelle l’expert. « L’éducation des adultes, c’est un élément-clé pour assurer des sociétés en santé avec moins d’inégalités. C’est un combat qui vaut la peine d’être mené », conclut-il.