Quand l’école publique imite le privé

Le bal des examens d’admission pour le secondaire commence en fin de semaine pour des milliers d’élèves partout au Québec. À l’instar du réseau privé, les écoles publiques tenues à la gratuité des services ont pourtant elles aussi exigé des frais, parfois plus élevés, pour passer ces tests. Est-ce seulement légal ?

Le ministère de l’Éducation n’a pas été en mesure de répondre au Devoir. Mais selon l’article 3 de la Loi sur l’instruction publique, les services éducatifs, prévus par la loi et par le régime pédagogique établi par le gouvernement, doivent être gratuits. Or, les programmes particuliers sont des programmes qui ont justement demandé à déroger au régime pédagogique, a expliqué David D’Arrisso, professeur adjoint à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal. « De par ce fait, les commissions scolaires et les établissements ont tendance à dire qu’elles ont le droit de charger pour ces programmes car ce sont des services hors régime pédagogique ». Un « flou » existe toutefois dans la loi et les établissements et les commissions scolaires « ont tendance à étirer l’élastique », constate-t-il. Toutefois, envoyer son enfant dans un tel programme particulier (musique, sport, programme international) demeure le choix des parents… qui ont aussi d’autres avenues possibles et entièrement gratuites dans le réseau public.

À la Commission scolaire de Montréal, parmi le lot d’écoles qui sélectionnent les élèves, une dizaine font passer des examens d’admission payants, le coût allant de 25 $ à 60 $. À la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, sur 12 écoles secondaires, 9 sélectionnent uniquement ou en partie sur la base d’un examen d’admission et les frais d’examen sont au maximum de 60 $. Seule l’école secondaire Saint-Louis a l’autorisation de facturer 75 $ étant donné le nombre élevé de jeunes qui passent le test. Pendant ce temps, au privé, le montant maximal des frais autorisé par la Loi sur l’enseignement privé est de 50 $. « Puisqu’aucun règlement ne semble encadrer l’étendue de ces frais pour les écoles publiques, est-il moral qu’elles se permettent de demander un montant supérieur au plafond de 50 $ qu’on impose aux écoles privées ? », s’est demandé un parent dont l’enfant se prêtera au jeu des examens pour l’entrée au secondaire.

Des montants justifiés ?

Dans la grande majorité des cas, les montants exigés servent à payer la firme Brisson Legris et associés, qui a le contrat des examens d’admission de plusieurs écoles partout au Québec. Cette année, l’entreprise mesurera les compétences de 30 000 élèves de tous les niveaux, du réseau public comme privé. « C’est un déploiement de plus 250 surveillants dans les écoles », explique Josée Lambert-Chan, directrice du service de mesure et d’évaluation.

Toutes les épreuves sont standardisées et permettent de voir quel rang occupe un enfant sur le lot de ceux qui passent les épreuves. La firme permet aussi des évaluations à la carte, qui vont, par exemple, donner plus de poids aux résultats de mathématiques s’il s’agit d’un programme enrichi de sciences et technologie.

Stéphane Langlois, directeur adjoint à l’école secondaire Mont-Royal, affirme que l’école ne fait pas de profits avec ces frais exigés. Dans le cas de son école, la somme de 60 $ sert à payer la collation, la firme qui s’occupe de faire passer l’examen et le personnel qui rentre exceptionnellement au boulot un samedi. « On doit demander la permission à la commission scolaire pour les fixer. Ça ne doit pas être abusif », dit-il.

Il reconnaît que la concurrence est forte dans ce secteur de Montréal et que le fait d’offrir des programmes d’enrichissement est une stratégie pour attirer les élèves. « C’est sûr que ça crée une forme d’élitisme dans ces programmes », souligne-t-il. Mais d’avoir un examen de sélection qui exige un paiement lui permet de tenir tête aux écoles privées.

Maryse a voulu faire le choix de l’école secondaire publique Massey-Vanier de Cowansville, car c’était pour elle, après comparaison avec ce qu’offrait le réseau privé dans les environs, la meilleure option pour sa fille. Mais le programme de sport choisi a demandé le dépôt d’un dossier d’admission exigeant des frais de 175 $, non remboursables si la candidature est retenue. « Je ne suis pas riche mais je le paye quand même parce que je sais que c’est du bonheur pour ma fille. Mais je connais plein de gens qui ne peuvent ou ne veulent pas faire ce sacrifice et ce sont les enfants qui sont ainsi privés d’un bon programme. »

5 commentaires
  • Louis Fortin - Abonné 1 octobre 2014 07 h 49

    un réseau privé de seconde classe

    Depuis plusieurs années, le public est forcé de tomber dans le piège du clientélisme pour tenir le coup face à une école privée de plus en plus attirante. Ainsi l'offre de programme particulier s'est multiplié pour contrer la concurence déloyale et garder dans le réseau les élèves issus de la classe moyenne.

    Si certains programme sélectionne que sur la base des intérêts et réussissent à minimiser les coûts, la majorité n'ont pas les moyens d'exister sans la facture spéciale qui s'y rattache. Ainsi, progressivement, il s'est créé un mini réseau privé dans le public, un réseau pour les élèves de seconde classe n'ayant pas les moyens pour autre chose.

    Cela dit, la facture élève et les effets scolaires de début d'année sont aussi une entorse au principe de la gratuité scolaire. Certains parents demandent des arrangements financiers spéciaux pour réussir à s'acquiter de ces factures.

    Mais bon, le gouvernement a promis que le service à l'élève ne serait pas touché, il faut le croire... M. le Ministre: «Il y a longtemps que le réseau d'éducation vivote et est un département des miracles qui tient debout seulement grâce à son personnel.
    Pointer du doigt ces écoles alors qu'elles jouent le jeu qu'on les a forcé à jouer n'est pas la solution. Il faudrait plutôt reconnaître que le réseau public est sous-financé et enfin lui donner les moyens d'assurer sa mission correctement. Ce serait la meilleure façon de le revaloriser».

  • Robert Beauchamp - Abonné 1 octobre 2014 08 h 47

    Les profiteurs

    Les établissements profitent d'un flou dans loi. Dire que l'on devait compter sur eux pour enseigner à nos enfants le ''sens'' d'une loi avant la lettre. L'approche financière est devenue une religion incournable?

  • Francois Cossette - Inscrit 1 octobre 2014 09 h 58

    Une question de choix !!!!

    C'est vrai qu'il y a du monde qui n'auront pas les moyens de payer ces montants mais pour plusieurs c'est une question de choix. Et, malheureusement, pour nombre de quebecois l'education .... quossa donne .... C'est d'ailleurs pour cela que les écoles privés, CEGEP et Université compte plus, en proportion, d'enfants venant de l'immigration. En effet ceux-ci, contrairement au 'de souche' ont compris l'importance de l'éducation.

    • Jocelyne Lapierre - Abonnée 1 octobre 2014 16 h 38

      Monsieur Cossette, les Québécois de souche ont tout autant d'ambition que ceux issus de l'immigration récente. Ayez foi en vos compatriotes qui ont su montré une résilience remarquable tout au long de l'histoire du Québec.

  • Jocelyne Lapierre - Abonnée 1 octobre 2014 16 h 46

    Très belle photo

    L'enfant au regard profond et songeur est superbe et nous donne envie de continuer à nous battre pour léguer à la jeunesse un monde qui leur permettra de s'épanouir.