Sans accès au public, des enfants doivent fréquenter le privé religieux

Photo: Michaël Monnier Le Devoir
Quand l’accès à leur école publique de quartier leur est impossible ou refusé, les enfants sans-papiers se tournent parfois vers des communautés religieuses qui les prennent en charge dans des écoles privées… au risque de verser dans l’illégalité.


La famille El-Alaoui (nom fictif) a mis le cap sur le Québec après avoir quitté le Maghreb et transité par la France. Entrés comme visiteurs avec un visa de touriste d’une durée de six mois, voilà deux ans que les parents sont ici avec leurs trois enfants. Où vont-ils à la garderie ? Et à l’école ? Ils vont à la mosquée.

 

« Les parents ont été surpris de se retrouver sans aucune aide. Ils étaient très méfiants et avaient peur de venir nous voir même pour nous demander des services », explique Zina Laadj, intervenante sociale à La Maisonnée, qui vient en aide aux immigrants dans Rosemont-Petite-Patrie, à Montréal.

 

« Ils avaient très peur d’aller vers l’école publique, craignant d’être retrouvés et renvoyés s’ils donnaient leur adresse et leur téléphone. La seule option pour eux, c’était la mosquée. Les enfants allaient rester en contact avec leur langue maternelle. C’est un lieu protégé, où personne n’allait les dénoncer. »

 

Hameza Othman, chef du service Accueil et intégration, aussi à La Maisonnée, n’est pas étonné que des familles clandestines trouvent refuge dans leur communauté. « Les gens sans papier sont très fragilisés, ils ont besoin de soutien et se tournent souvent vers leur communauté religieuse, dit-il. Les écoles leur facilitent la tâche. Au lieu de payer 3000 $, la famille en assume la moitié ou étale les versements sur une longue période. Ça permet au moins à l’enfant d’avoir accès à l’instruction. »

 

Mais, selon lui, cette tendance lourde aura des effets pervers. « C’est sûr qu’il doit y en avoir plusieurs autres, de ces écoles religieuses qui accueillent des sans-papiers. Il faudrait éviter que ça aille dans ce sens-là. […] Ça freine leur intégration, c’est certain », croit-il.

 

Au quartier général de la députée de Gouin, Françoise David, on constate le même phénomène. « La grande majorité de ces familles [du Maghreb] vont dans les mosquées. Il y a des gens qui enseignent aux enfants les samedis ou les dimanches. On leur montre à lire, à écrire et à parler le français, mais de façon clandestine. Ces familles vont continuer de vivre dans des ghettos, car elles ont trop peur de se faire reconnaître et repérer. Elles resteront dans l’ombre et il n’y aura jamais de signalement », soutient Silvia Martinez, attachée politique de Mme David.

 

Zina Laadj va plus loin : elle craint que ces enfants n’accusent certains retards irrémédiables. L’un des enfants de la famille El-Alaoui avait des retards de langage. « Sans contact social avec d’autres enfants, c’est plus difficile », souligne-t-elle. Pour Stéphan Reichhold, directeur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), la Direction de la protection de la jeunesse pourra plus difficilement jouer son rôle dans un contexte où les familles demeurent isolées.

 

Privé ou public?

 

L’équipe de la députée de Québec solidaire rapporte des cas où des parents, découragés de la facture à payer, ont délaissé le système public. « On a eu des cas de parents qui avaient reçu une facture [de l’école] et qui ont déménagé. Ces familles fantômes ont commencé à faire d’autres types de démarches et s’en sont allées vers le privé », a-t-elle ajouté.

 

Vivant clandestinement au Québec depuis un certain temps, la famille Perez (nom fictif), que La Maisonnée a prise sous son aile, n’a pas voulu scolariser ses enfants au public, encore une fois en raison des coûts élevés et par crainte de devoir fournir des informations permettant de les retracer.

 

Mais l’école privée étant elle aussi assez onéreuse, les parents se sont retrouvés devant le choix déchirant de devoir scolariser un seul de leurs trois enfants. « Ils ont tout sacrifié pour qu’au moins un d’entre eux puisse y aller », raconte Zina Laadj.

 

Dans certains cas, le dénouement est autre. La Maisonnée a aidé une famille d’origine haïtienne sous moratoire — qui a vu sa demande d’asile déboutée mais à qui le Canada permet de rester pour des raisons humanitaires — à inscrire ses enfants à l’école publique. « On a communiqué avec la commission scolaire pour lui expliquer qu’ils avaient droit à l’école publique gratuite avec ce statut migratoire. Il a fallu faire un Certification d’acceptation du Québec. Ç’a finalement fonctionné, mais ça prend toujours beaucoup de temps », indique Hameza Othman.

 

Le Collectif Éducation sans frontières, qui milite pour que toute personne ait accès gratuitement à l’éducation publique peu importe son statut migratoire, a aussi eu plusieurs collaborations positives au public, avec des directions d’école ou des commissions scolaires. Récemment, il a réglé le cas d’une famille arrivée depuis trois mois au pays avec un visa de touriste et dont la fillette de six ans est en âge de fréquenter l’école.

 

« On veut contribuer et régulariser notre situation, mais je ne peux pas attendre pour inscrire ma fille à l’école. Je ne peux pas m’imaginer qu’elle n’aille pas à l’école, c’est trop important », a raconté la maman, qui a accepté d’accorder une entrevue au Devoir. « Une chance que j’ai eu de l’aide parce que je n’aurais pas été capable toute seule. Je ne parle pas la langue, je ne comprends pas comment ça fonctionne. »

5 commentaires
  • Nicole Moreau - Inscrite 6 septembre 2014 09 h 51

    il me semble très important que les enfants soient scolarisés à l'école publique

    c'est une garantie d'intégration des enfants à la société québécoise, les écoles et les commissions scolaires devraient pouvoir les accepter quel que soit le statut migratoire des familles.

    la scolarisation des enfants, c'est respecter leurs droits et c'est important pour eux, mais aussi pour leur avenir.

  • Denise Lauzon - Inscrite 7 septembre 2014 12 h 54

    En lien avec les nouveaux immigrants ou ceux qui aspirent à le devenir


    Ce matin, j'apprenais dans un autre quotidien que le Centre Tétreauville à fermé les classes de francisation qu'il offrait depuis 2009 et que le Centre St.-Paul met fin à son service de francisation de soir. Dans cet article de Tania Longpré (professeur en francisation des immigrants) on y apprend qu'en 2013, 51 959 de nos nouveaux immigrants n'avaient aucune connaissance du français et que de ce nombre, 28,7% ne se francisent pas.

    Des enfants qui se voient obligés de fréquenter des écoles religieuses parce que lesjeunes dossiers d'immigration prennent trop de temps à se régler et des immigrants reçus qui n'ont pas accès à des services de francisation. Tout ça est innaccepable.

    Le temps est venu pour notre ministre de l'éducation Bolduc de nous prouver qu'il est à la hauteur du poste qu'il occupe présentement.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 7 septembre 2014 18 h 24

    Immigrants illégaux

    Les immigrants illégaux doivent être retournés sans délai dans leur pays d'origine.

    Ils n'ont pas le droit de prendre ici la place des immigrants légaux.

  • André Delisle - Inscrit 7 septembre 2014 22 h 58

    TOUS les enfants sont acceuillis à la CSDM

    Il faudrait rappeler aux Commissions scolaires en cause qu'en principe elles ne peuvent pas refuser un enfant sans-papiers. En ce qui concerne la Commission scolaire de Montréal (CSDM) sa position est ferme à ce propos et aucune école ne peut refuser ces enfants dont la situation est précaire. De plus, il n'y a jamais aucune communicatio entre les services d'immigration et la CSDM. Le plus souvent, ce sont donc seulement les parents qui craignent d'inscrire leurs enfants dans les écoles publiques à Montréal.