Les bibliothèques scolaires privées de financement

Les bibliothèques scolaires, parfois déjà dégarnies, écopent des coupes imposées aux commissions scolaires.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les bibliothèques scolaires, parfois déjà dégarnies, écopent des coupes imposées aux commissions scolaires.

La grande majorité des bibliothèques scolaires du Québec risque de voir leur budget d’achat de livres diminué de moitié, voire entièrement coupé pour l’année 2014-2015. Selon ce qu’a appris Le Devoir, les commissions scolaires ne sont maintenant plus obligées d’injecter le 7 $ par élève exigé auparavant par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) pour l’acquisition de livres. Et nombreuses sont celles qui ont choisi de ne plus investir, au point de faire craindre le pire à l’industrie du livre au Québec.

 

« Le portrait semble catastrophique à l’échelle du Québec, plusieurs commissions scolaires ont choisi de couper quasi entièrement les sommes attribuées à l’acquisition de livres dans leurs bibliothèques », rapporte Lyne Rajotte, qui siège au conseil d’administration de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec.

 

Dans la foulée des compressions budgétaires, les commissions scolaires ont dû couper, ces dernières semaines, dans divers programmes, dont le Plan d’action sur la lecture mis sur pied en 2005. Dans ce plan, le gouvernement s’était engagé à offrir une enveloppe de 8,3 millions de dollars par année, en plus d’exiger aux commissions scolaires d’en faire autant pour regarnir les bibliothèques. Dans les faits, le ministère donnait 9 $ par élève aux commissions scolaires si elles investissaient, elles aussi, 7 $ par élève pour l’achat de livres destinés à leur bibliothèque.

 

Or, cette condition ne s’applique plus si on se fie au document Règles budgétaires pour l’année scolaire 2014-2015 des commissions scolaires. « On s’était battu ces dernières années pour avoir une enveloppe dédiée à l’achat de livres. Mais ce sont maintenant les commissions scolaires qui vont décider ou pas d’investir »,note Marie-Hélène Charest, présidente de l’Association pour la promotion des services documentaires scolaires.

 

Budgets amputés

 

Ce changement de réglementation fait en sorte que les bibliothèques scolaires voient leur budget sérieusement amputé. Des sources nous ont indiqué que certaines bibliothèques scolaires pourraient aussi se retrouver sans aucun budget d’acquisition pour la prochaine année. Même si le ministère confirme qu’il maintiendra ses 8,3 millions de dollars pour l’achat de livres, des commissions auraient refusé l’argent du ministère pour réduire cette somme des compressions qu’elles sont forcées d’effectuer.

 

« C’est catastrophique », lance Katherine Fafard, la directrice générale de l’Association des libraires du Québec. « Non seulement on va appauvrir les écoles qui n’étaient déjà pas dotées de bibliothèques bien garnies, mais on affecte aussi les librairies, les éditeurs, les auteurs, alors qu’on devrait trouver des solutions pour les aider », déplore-t-elle en ajoutant que l’achat de livres dans les bibliothèques scolaires représente parfois jusqu’à 50 % des revenus de plusieurs librairies.

 

Des trous dans le budget

 

Le propriétaire de la Librairie Sainte-Thérèse, Luc Lavoie, confirme d’ailleurs qu’au moins une commission scolaire lui a déjà signalé que ses bibliothèques n’auraient aucun budget pour l’achat de livres cette année. « J’ai reçu un courriel pour m’informer que la Commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles avait refusé la subvention du gouvernement de 383 000 $ pour l’achat de livres. Ce client représente environ 8 % de mon chiffre d’affaires, et si on ajoute les autres commissions scolaires, c’est presque 14 % de mon chiffre d’affaires qui va disparaître », affirme-t-il.

 

Avec de telles compressions, l’industrie du livre s’inquiète pour sa survie. M. Lavoie soutient que des emplois seront inévitablement perdus, que des librairies vont devoir fermer leurs portes et que la littérature jeunesse va écoper. À sa librairie, par exemple, il vend en moyenne entre 30 000 et 40 000 livres aux bibliothèques scolaires, dont 60 % sont d’auteurs québécois.

 

« Même des auteurs jeunesse connus comme Gilles Tibo ou Dominique Demers vont en souffrir. Il faut ramener les budgets, sinon on va tuer les créateurs et les artisans »,avance-t-il.

 

À l’Association nationale des éditeurs de livres, le président Richard Prieur trouve aussi que la situation est « dramatique ». Il jette en partie le blâme sur le gouvernement Couillard alors que les ministères de l’Éducation et de la Culture ne semblent pas se parler. M. Prieur fait notamment remarquer que d’un côté,le ministère de la Culture affirme qu’il va chercher des solutions pour soutenir l’industrie du livre, et que de l’autre, le ministère de l’Éducation force les commissions scolaires à couper les budgets des bibliothèques scolaires.

 

Malgré les tentatives du Devoir de joindre la ministre de la Culture Hélène David, il a été impossible mercredi d’obtenir une entrevue. Le ministère de l’Éducation n’a pas non plus donné suite à notre demande d’information.

 

« Mais ultimement, ce qu’il faut se demander est : veut-on vraiment encourager les jeunes à lire ? »,lance M. Prieur, qui déplore le peu d’investissement dans le contenu littéraire dans les écoles. Sa consoeur Katherine Fafard trouve aussi que les récentes décisions du gouvernement vont à l’encontre des défis à relever. « On dit qu’on a un problème de lectorat au Québec, et là, on coupe le budget d’acquisition des bibliothèques scolaires, il y a comme un non-sens. »

19 commentaires
  • Étienne Duclos-Murphy - Inscrit 21 août 2014 01 h 29

    Je suis certains

    qu'ils donneront le budget nécessaire à l'achat de livres proposés par le LGBT

    • Robert Beauchamp - Abonné 21 août 2014 08 h 21

      Quel commentaire idiot!

    • Étienne Duclos-Murphy - Inscrit 21 août 2014 10 h 58

      peut-être pour vous, mais j'ai raison.

  • Charles Lebrun - Abonné 21 août 2014 02 h 29

    Durant la dernière campagne...

    Durant la dernière campagne, quel journaliste a posé des questions à ce sujet? Je ne me souviens pas d'avoir entendu de questions qui s'en approchaient! Tout tournait autour du référendum, des "vrais affaires", super-cliniques et quoi d'autres?

    Mais il fallait bien se douter qu'avec trois médecins et trois économistes, les préoccupations culturelles seraient mises en veilleuses... Dans le premier cas, ce sont des scientifiques, dans le deuxième cas, on voit bien que l'obsession du déficit zéro les préoccupent dès les premiers jours!

    La population a voulu le gouvernement Couillard... et bien, grand bien lui fasse!!!

    • André Le Belge - Inscrit 21 août 2014 11 h 01

      Bien oui, eux au moins s'occupent des vraies affaires. Les livres pfffttt!

  • Stéphane Couture - Abonné 21 août 2014 08 h 13

    La culture, c'est dépassé ou du passé...

    42% de la population a voté pour un gouvernement libéral. Cependant, elle n'a pas votée pour un gouvernement libéraliste, mais néolibéraliste, obsédé par l'économie et le libre-marché. Les investissements en culture n'ont cessé d'être amputés depuis 2003. La culture n'a pas la cote. Oui, l'État n'a plus les moyens des années passées, mais est-il pertinent de couper l'os de notre mémoire, de notre identité, plutôt que de demander aux grandes entreprises d'en faire un peu plus ?

    • Damien Tremblay - Inscrit 21 août 2014 12 h 26

      Si vous me permettez une précision, M. Couture : ce sont effectivement 41,36 % des votants qui ont opté pour le parti Libéral; mais ils ne représentent que 29 % des Québécois inscrits sur la liste électorale, soit 1 752 351 électeurs. Au Fédéral, c’est encore pire : Harper gouverne de façon totalitaire avec seulement 24 % des électeurs inscrits. Ces gouvernants incultes qui amputent avec désinvolture les investissements dans la culture coupent la branche sur laquelle leur ethnie est assise. Seules les « vraies affaires » (???) les intéressent. Mais la démocratie et la culture les dérange.

  • Jocelyne Bédard - Inscrite 21 août 2014 08 h 18

    Les vraies affaires

    Pas d'argent pour les livres dans les écoles mais 250 millions pour des tableaux blancs achetés à fort prix des amis du parti.
    Avec le Parti Libéral, plus ça change, plus c'est pareil...

    • Louka Paradis - Inscrit 21 août 2014 12 h 46

      Très juste. Bravo pour votre lucidité.

  • Hugue Asselin - Abonné 21 août 2014 08 h 51

    À quoi sert une bibliothèque scolaire ?

    Décrit de cette manière, le 7$ par élève ne semble pas être une mesure de soutien à l'apprentissage de la lecture pour l'élève, mais une mesure de soutien à l'industrie. Je suis conscient de la nécessité d'un secteur de l'édition, or la lecture de cet article m'apparaît suggérer un glissement problématique de la mission de la bibliothèque scolaire et, ultimement, de l'école. Les conséquences additionnelles de l'abandon d'une telle mesure pour les élèves qui subissent déjà au premier plan les coupures de services en milieu scolaire m'apparaissent primordiales à décrier. La raison première du maintenir en vie les bibliothèques scolaires ne doit pas être de soutenir une industrie, pas plus que la raison d'être de l'école ne devrait se résumer à fournir une main-d'oeuvre aux entreprises.

    • Ginette Joannette - Inscrite 23 août 2014 11 h 27

      Une bibliothèque scolaire sert à développer l'esprit de l'élève. Elle sert à lui donner un esprit critique, vif et alerte. Un livre est un modèle d'écriture. Il permet au jeune à apprendre à mieux écrire sa langue, à mieux orthographier, à découvrir de nouveaux mots, à développer son style d'écriture et à l'enrichir. Un livre est un modèle qui permet plus tard au jeune à développer un plan, à faire une dissertation, une critique. Un livre c'est un joyaux.