Serge Ménard se vide le coeur

« C’était mon testament, ce que j’ai réussi de mieux », dit Serge Ménard au sujet de la Commission spéciale d’examen des événements du printemps 2012 qu’il a présidée.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir « C’était mon testament, ce que j’ai réussi de mieux », dit Serge Ménard au sujet de la Commission spéciale d’examen des événements du printemps 2012 qu’il a présidée.

« Je trouve ça épouvantable. L’ont-ils au moins lu, le rapport ? » a lancé Serge Ménard, qui a dirigé la commission d’examen du printemps 2012, comme pour se vider le coeur. L’avocat et ex-ministre de la Sécurité publique est déçu. Déçu et un peu amer. Se confiant au Devoir, il s’est dit « attristé » de la réception de son rapport, qui a été torpillé par les libéraux et critiqué par certains policiers.

 

Surtout, il ne prend pas qu’on dise qu’il avait un parti pris politique au moment de commencer les travaux de la commission mise sur pied par les péquistes. « Pourquoi détruire ma crédibilité dans l’opinion publique ? » a-t-il dit, la voix empreinte d’émotion, laissant parfois échapper quelques sacres bien sentis. « Je comprends que quand les libéraux disent ça et que la seule raison qu’ils donnent est que j’étais un ministre [du Parti] québécois, il faudrait qu’ils réalisent qu’ils s’excluent pour l’avenir de toute commission. »

 

Commençant comme procureur de la Couronne au milieu des années 1960, M. Ménard a mené une carrière fructueuse comme ministre, député bloquiste et bâtonnier du Québec, qui l’a amenée à réfléchir sur le rôle des prisons et de la police. Aujourd’hui, à 72 ans, il avait l’impression de boucler la boucle en présidant cette commission bien qu’elle eût connu un faux départ. « C’était mon testament, ce que j’ai réussi de mieux », a-t-il laissé tomber. Il rappelle que les réformes de la Loi sur la police et de la déontologie qu’il a instaurées l’ont été en collaboration avec l’opposition. « C’est pour ça que ça m’a écoeuré qu’on me fasse passer, à 72 ans, pour un gars qui essaie de favoriser un parti plutôt qu’un autre. [Les libéraux], eux, le font pour des raisons politiques, mais c’est à courte vue, a-t-il déploré. On est en train de tout occulter le travail très sérieux qu’on a fait, sur les bonnes pratiques à adopter. »

 

Si la chose était à refaire, il accepterait le même mandat sans hésiter. « Ce que j’avais à l’esprit quand j’ai abordé le travail, c’est que j’allais laisser aux ministres un outil qui allait leur permettre de comprendre en profondeur les enjeux. » L’idée d’une commission d’examen, et non pas une commission d’enquête qui aurait pris « un temps fou » et qui aurait coûté beaucoup plus cher, lui convenait. « Je croyais, peut-être avec beaucoup d’orgueil, qu’on m’avait choisi parce que j’avais démontré ma compétence en la matière et qu’on sentait le besoin de faire rapidement le point, notamment sur les affrontements qui ont eu lieu avec la police. Je pense que j’avais l’avantage d’avoir été un ministre de la Sécurité publique qui avait de grandes réalisations à son actif », a-t-il soutenu, évoquant ses bons coups comme la création de l’escouade Carcajou et la gestion de la sécurité au sommet des Amériques.

 

« Je ne blâme pas, je constate »

 

M. Ménard en veut aux médias et aux éditorialistes qui n’ont pas pris la peine de bien lire le rapport. « Lisez-le, le rapport. Lisez-le au complet et les raisonnements qu’il y a derrière. Pas seulement les recommandations ! »

 

Il se défend d’avoir blâmé le gouvernement libéral qui était en poste pendant la grève étudiante de 2012. « Je ne blâme pas, je constate. On s’est demandé comment on aurait pu éviter la crise, et la meilleure suggestion est venue de Claude Castonguay, un ex-ministre libéral en plus ! Il a été le premier à dire qu’il aurait fallu de la médiation et je n’ai pas trouvé de meilleure réponse à cela. »

 

Il n’avale pas non plus qu’on lui reproche d’avoir pris le parti des étudiants. « On l’a dit aussi que les étudiants avaient renié leur parole », a souligné M. Ménard. « On me dit que je vante les étudiants, mais toutes les manifestations qui ont été organisées par les associations étudiantes se sont bien déroulées. Je les ai fait témoigner publiquement pour qu’ils l’expliquent bien, et il y en a trois-quatre qui sont venus me dire qu’ils contactaient la police et que jamais la police ne leur a refusé un trajet pour des raisons politiques. »

 

Et sur les policiers, il enchaîne : « Je n’ai pas blâmé LES policiers, j’ai blâmé DES policiers. Mais encore là, je les comprends et je leur dis : “ vous avez un rôle noble et un rôle difficile, et parfois frustrant , note-t-il. Dans le rapport, je leur dis que je suis fier de cette profession et je dis simplement qu’ils doivent l’être aussi. S’ils ont la conviction profonde qu’ils jouent un rôle aussi noble, ils vont mieux résister aux crachats et aux insultes. » Mais il n’a pu s’empêcher de pointer certains « abus ». « Il y a eu peu d’actes répréhensibles, mais peu, c’est trop. Je suis un idéaliste. » Ici, un regret : de ne pas avoir dit tout le bien qu’il pense de Marc Parent, le directeur du Service de police de la Ville de Montréal. « J’aurais pu l’écrire, mais j’ai voulu garder mon impartialité. »

 

Quelques cafouillages

 

Non. M. Ménard ne désavouera pas son rapport, qu’il croit être un « outil d’une grande valeur » pour les futurs dirigeants. Même qu’il en rajoute un peu. Loi spéciale ? C’est une « mauvaise » loi, destinée « à avoir exactement l’effet contraire ». « Elle n’est pas conforme » à la Charte des droits et libertés. La Sûreté du Québec ? Les policiers ont été « professionnels » mais « ont manqué de préparation » lors de la journée qui a tourné en émeutes à Victoriaville. Les arrestations de masse ? Très contestables. « C’était fait pour décourager les jeunes parce que la police trouvait que ça dégénérait. Il y a eu là une forme d’abus », dit-il en admettant qu’il y avait des circonstances atténuantes.

 

Quelques mesures seraient à mettre en place en priorité : un moratoire sur les balles de plastique — « extrêmement dangereuses, on aurait pu avoir des morts avec ça » — et la formation des policiers au niveau collégial qui est justement trop « technique ».

 

Le Québec est-il mieux outillé pour prévenir de telles crises ? Je l’espère bien, s’est écrié Serge Ménard avant d’ajouter, non sans amertume : « Mais hélas ! aujourd’hui on gagne des élections “ contre ”, pas “ pour ”. C’est une réalité de la vie. »

55 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 21 mai 2014 00 h 31

    Une démocratie instrumentalisée

    Une question bien importante que M.Ménard semble oublier de se poser: y a-t-il eu un détournement de la démocratie dans l'exercice de la liberté d'expression et du droit de manifester? Il me semble assez évident que cette liberté et ce droit , dans cette crise, ont été instrumentalisés pour des fins politiques. Un détournement de démocratie a bel et bien eu lieu.
    Le commissaire Ménard s'est-il penché sur le travail de certains médias et journalistes durant la crise? ils ont été des acteurs importants qui avaient dans certains cas un net parti pris pour la cause étudiante. Et le rôle des syndicats et du PQ durant tous ces événements?


    Michel Lebel
    Normandie
    Ancien professeur des droits et libertés dela personne

    • Marc Lacroix - Abonné 21 mai 2014 06 h 58

      Oui, vous avez raison, la crise a effectivement été instrumentalisée. Elle a été utilisé par le gouvernement Charest comme arme de propagande pour faire oublier son maigre bilan et son opposition à la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction... qui risquait de mettre à jour des pratiques très peu exemplaires dans les firmes de génie et les gouvernements municipaux et provincial. C'est pour protéger ses fesses que le PLQ a dévié notre attention pour nous transformer en adversaires de notre propre jeunesse !

    • Maxime Raymond Dufour - Abonné 21 mai 2014 07 h 31

      La question que se pose M. Ménard, c'est le gouvernement qui la lui a posé... Et il se trouve que l'on ne répond pas à une question par une autre question.

      Vous ne faites que détourner le sujet...

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 21 mai 2014 07 h 34

      M. Lebel,

      «Détournement de démocratie ?»
      L'autre jour, sur le même sujet, vous parliez d'anarchie ?

      Franchement, vous y allez fort et toujours du même bord.
      L'ex-professeur de droit, il me semble, aurait besoin d'un certain recul et gagnerait à comparer avec d'autres événements s'étant déroulés sur la planète.

    • Simon Chamberland - Inscrit 21 mai 2014 08 h 40

      M. Lebel

      Ce n'est pas parce que votre parti et votre chef ont rejetté le rapport que ça vous permet de le critiquer sans l'avoir lu.

    • Rémi-Bernard St-Pierre - Abonné 21 mai 2014 10 h 16

      M. Lebel,

      SI vous regardez les rapports d'analyse de la couverture étudiante, vous constaterez qu'en réalité, un seul avait une tendance positive, et pas si marquée, envers les étudiants, et c'est Le Devoir.

      Vous parlez des influences du PQ et des syndicats, alors que tout à débuté sur un rapport et avec l'influence d'un think thank nommé L'Institut Économique de Montréal en 2010, qui a des positions très idéologiques, et dont on retouve au CA ... une Desmarais.

      Vous me semblez vous-même manquer grandement de neutralité dans l'analyse de cette histoire.

    • michel lebel - Inscrit 21 mai 2014 11 h 18

      @ MM. Lacroix, Dufour, Chamberland et St-Pierre,

      Dans cette crise, il y a une attaque frontale à l'État de droit en utilisant erronément les droits et libertés. Rien de plus grave pour une démocrati, il ne faut jamais l'oublier. Ceci étant dit, la crise était politique, il lui fallait donc une solution politique. La solution est venue par les élections et par un nouveau gouvernement qui a cédé aux demandes étudiantes. Rien de bien honorant dans cette solution, mais il fallait bien trouver une issue. Le gouvernement Charest a au début mal évalué la crise, étant trop mou, trop gentil; de même pour la police, qui a donné erronément et trop rapidement le feu vert pour un ''droit'' absolu de manifester en tout temps et en tout lieu:'' la manifestation est illégale, mais on la tolère!!''

      Assez rapidement le tout a dérapé et le gouvernement libéral ne pouvait que devoir céder. Au bout du compte, il était l'ultime responsable. C'est ainsi que fonctionne normalement une démocratie. C'est le gouvernment Charest qui a payé la note. Et les étudiants sont gentiment rentrés dans le rang. Exit la crise! Pas vraiment un grande crise au fond!

      Michel Lebel
      Normandie, le 21 mai 2014

    • Simon Chamberland - Inscrit 21 mai 2014 11 h 26

      M. St-Pierre


      Il ne faut pas lire les commentaires de M. Lebel comme ceux d'un prof de droit mais comme ceux d'un militant libéral.

    • Jacques Moreau - Inscrit 21 mai 2014 11 h 27

      M. Lebel, à l'encontre de plusieurs de vos détracteurs, je suis d'accord avec vous que ces manifestations étudiantes ont été politicisées. Les deux cotés, PQ tant que PLQ, a essayé d'en tirer avantage. Les médias ont contribués à l'effort des étudiants de plusieurs façons, en publiant les "bonnes" photos et vidéos et mettant l'accent sur les demandes "raisonnables" des étudiants qui BOYCOTTAIENT les cours dont ils auraient dû avoir payé au mois de janvier jusqu'à la fin de session.

    • Michel Vallée - Inscrit 21 mai 2014 11 h 30

      @Michel Lebel

      <<Certains médias et journalistes (...) avaient (...) un net parti pris pour la cause étudiante.>>

      Tandis qu'aujourd'hui, à lire certains journaux, ces derniers ont un <<net parti pris pour la cause>> policière...

      Il me semble que votre raisonnement manque de rigueur.

      Michel Vallée
      Boul. Taschereau
      Ancien élève de la polyvalente Gérard-Fillion

    • simon villeneuve - Inscrit 21 mai 2014 11 h 44

      Toujours de beau discours M.Lebel sans jamais de lien ou de citation de la charte de la liberte pour prouver votre point, donc sans grande valeur a mon avis ...

    • Felix DeBrook - Inscrit 21 mai 2014 12 h 59

      @M. Lebel,

      Est-ce que le but de la manifestation n'est pas justement, dans une certaine mesure, de politiser son idée? D'attirer l'attention des groupes de pression et des partis politique sur son message afin de l'ancrer dans la sphère publique?

      Les étudiants n'ont pas accès aux coulisses du pouvoir. Ils utilisent les droits et les libertés sacralisés par les deux chartes pour se faire entendre dans une société libre et démocratique. Ces droits et libertés sont des instruments, tout comme le sont les partis politiques. Vous reprocher donc d'avoir instrumentaliser l'instrument? C'est une position bien fallacieuse. Qui plus est, en extrapolant votre réflexion, à chaque fois qu'une manifestation aura porté son idée jusqu'à l'oreille attentive d'une formation politique, l'opposition devra s'offusquer de l'instrumentalisation de la démocratie..

      Félix Larose
      Étudiant à la Licence en droit
      UOttawa

    • Jean-Luc St-Pierre - Inscrit 21 mai 2014 13 h 28

      Pathétique de lire ce genre de message 2 ans plus tard. L'humanité peut bien se pèter la tête dans un mur quand on est même pas capable de comprendre le concept de bien commun et de reconnaître les batailles menées par nos concitoyens.

    • michel lebel - Inscrit 22 mai 2014 01 h 13

      @ Félix Larose,

      C'est en raison du très grand nombre( plusieurs centaines) de manifestations, dont plusieurs illégales, que je dis que les droits ont été instrumentalisés. Au bout du compte, cet exercice ne visait plus les droits de scolarité mais la légitimité d'un gouvernement élu.

      Une question de fait plutôt simple, l'augmentation des droits de scolarité pour les études supérieures, s'est transformée, avec l'aide de manifestations très nombreuses, en crise sociale, en affrontement direct avec le gouvernement. Les droits de scolarité sont devenus assez rapidement une question secondaire, accessoire.

      En ce sens, le droit de manifester est devenu un instrument politique qui a été détourné de son sens premier: s'opposer, à l'occasion, à une décision ou à un projet des autorités publiques.


      Michel Lebel

  • Yves Côté - Abonné 21 mai 2014 01 h 39

    Un Homme debout...

    « C’était mon testament, ce que j’ai réussi de mieux », dit avec sincérité Monsieur Ménard, un Homme debout.
    Dans cet aveux touchant, selon moi, tout est dit.
    Tout de l'intention anti-démocratique des libéraux d'abuser de leur élection pour en finir, dans tous les domaines, avec un peuple qui ne fait que commencer à sortir de sa torpeur post-référendaire.
    Mais le chien qui ronge son os, bientôt mordra jusqu'à la moelle, le mollet de celui qui, le méprisant, prétend être son maître.
    Vive le Québec libre !

  • Carole Dionne - Inscrite 21 mai 2014 01 h 42

    Mais

    Si je comprends bien, il critique le gouvernement de Jean Charest pour ne pas avopir négocier. Ça, c'est politique. Alors pourquoi a-t-il passé sous silence les gestes de Mme Marois quand elle attisait la colère des étudiants en jouant de la casseroel? Ça aussi, c'était politique.

    • Carole Dionne - Inscrite 21 mai 2014 10 h 16

      Les jeux de mots de nos politiciens, tout parti confondu


      Il ne critique pas le PLQ. Il constate. Pas pareil. Aurait-il pu constater que la chef de l'opposition n'a pas aidé avec ses casseroles dans la rue? Ça, il l a oublié, malheureusement.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 21 mai 2014 10 h 33

      Faire semblant de ne pas comprendre...il y en a plusieurs qui usent de
      ce stratagème... mme dionne, tout est politique dans la vie...tout...

      Le geste de mme Marois était celui d'une citoyenne...elle l'a fait tout comme... m. le juge untel l'a fait...tout comme moi je l'ai fait !

      M. charest était.... au pouvoir... d'état !
      Mme Marois était... députée dans l'opposition...citoyenne !

    • Jean-Luc St-Pierre - Inscrit 21 mai 2014 13 h 30

      Mme Marois n'a rien attisé du tout, elle a fait un spectacle.

  • Marcel Lemieux - Inscrit 21 mai 2014 04 h 57

    Quel rapport?

    Les électeurs Québécois l'ont rendu leur rapport le 7 avril dernier, vous voulez quoi de
    plus M. Ménard.

    • André Martin - Inscrit 21 mai 2014 08 h 06

      Ouf, vous donnez un bel exemple d'analphabétisme politque, monsieur Lemieux.

  • Guy Lafond - Abonné 21 mai 2014 06 h 03

    Le gros bon sens


    M. Serge Ménard est un homme d'une très grande expérience. Il a en effet de nombreuses réalisations à son actif. Tout comme Thomas Mulcair, il a la trempe d'un homme d'État.

    C'est un rassembleur qui trouve la brêche par où nous pouvons tous passer.

    Les jeunes et les forces de l'ordre doivent s'en inspirer et grandir par lui.

    Toutes les fois qu'ils sont tentés de traverser la ligne rouge, les corporations, les lobbies financiers et pétroliers doivent aussi se rappeler que cet homme veille.