Quel destin pour la communauté anglophone du Québec?

Benoit Rose Collaboration spéciale
Selon Daniel Weinstock, la «dé-ethnicisation» de l’anglais pose des défis à la communauté anglophone de Montréal.
Photo: Bernard Lambert Selon Daniel Weinstock, la «dé-ethnicisation» de l’anglais pose des défis à la communauté anglophone de Montréal.

Ce texte fait partie du cahier spécial ACFAS 2014

« Il est beaucoup plus difficile de penser en termes d’une communauté anglophone lorsque, à un moment donné, l’anglais devient une langue qui est un peu parlée par tout le monde », croit Daniel Weinstock, professeur à la Faculté de droit de l’Université McGill. De façon paradoxale, explique-t-il, l’expansion de l’anglais comme lingua franca partout dans le monde peut représenter un défi important pour la communauté anglophone historique du Québec.

Le petit Daniel Weinstock a grandi dans le quartier montréalais de Notre-Dame-de-Grâce (NDG) au tournant des années 1970. Entourée de familles anglophones, la sienne parlait néanmoins le français à la maison, et le jeune homme a fait sa scolarité dans cette langue jusqu’à l’université. Il a toujours été un peu à cheval entre les deux communautés linguistiques historiques, et bien que, techniquement, le français soit sa langue maternelle, il a toujours détesté avoir à cocher une seule case dans un questionnaire. D’aussi loin qu’il se souvienne, il parle français et anglais.

 

À cette époque et de son propre aveu, il était un peu « l’énergumène », puisque les communautés anglophones et francophones vivaient alors dans deux mondes bien distincts. « Moi, je ne me reconnaissais ni comme étant parfaitement membre de l’une ou de l’autre de ces communautés. Par contre, je vivais comme un schizophrène, c’est-à-dire qu’il n’y avait absolument aucune connexion entre mes amis francophones et anglophones. Je vivais deux vies très séparées », se souvient-il. Entre le collège Stanislas, qu’il fréquentait à Outremont le jour, et les rues avoisinant l’avenue Monkland, qu’il retrouvait le soir, le jeune homme traversait une ligne invisible.

 

Avec la loi 101 de 1977 et cette mondialisation qui bouleverse nos échanges et nos identités, M. Weinstock fait de moins en moins figure d’exception dans le Montréal mixte d’aujourd’hui. Les gens issus de l’immigration et les jeunes générations tendent à maîtriser plusieurs langues et à se mélanger, l’anglais devenant une langue universelle, une lingua franca mondiale dont tout le monde se sert. Tout comme lui et peut-être davantage, ces gens de différents horizons « font des choix linguistiques différents en fonction des circonstances dans lesquelles ils se trouvent, plutôt que de se voir comme membres d’une communauté linguistique particulière », souligne le professeur.

 

Ouvrir la réflexion

 

Or, « on a beaucoup répertorié les défis que cela pose pour le français au Québec, mais on ne s’est pas tellement posé la question de savoir quel impact ça va avoir sur la communauté anglophone — qui, historiquement, s’est toujours vue comme étant une communauté avec ses écoles, ses institutions et ses quartiers privilégiés — lorsque sa langue aussi, comme ça a été le cas pour le français, est en train de se dé-ethniciser, de devenir non pas le fait d’une communauté historique dont on veut protéger les acquis, mais la langue d’un peu tout le monde », soulève M. Weinstock.

 

C’est donc à une réflexion encore en friche sur l’avenir de la communauté anglophone historique, qui perd de sa particularité ici face à l’explosion de l’anglais, que veut convier M. Weinstock au prochain congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS).

 

Conférencier d’honneur du colloque portant sur la diversité et la communauté d’expression anglaise du Québec, il livrera ce lundi 12 mai une allocution sous le titre Le destin paradoxal des anglophones du Québec. Celui dont les intérêts de recherche portent notamment sur l’éthique et l’application des politiques publiques dit ne pas avoir de réponse précise à donner, mais pense que la communauté anglophone doit nécessairement se pencher sur son futur.

 

« Il y a des gens qui voient la communauté anglophone comme étant sur une sorte d’inexorable déclin : forcément, à cause des politiques linguistiques, on serait amenés à disparaître plus ou moins comme force au Québec. D’autres vivent au contraire la situation actuelle sur le mode du triomphe : on est enfin affranchis d’avoir à choisir sa communauté, et on vit dans les deux ou même les trois langues si on a une langue patrimoniale », perçoit M. Weinstock.

 

Les voies possibles

 

« L’une des attitudes que je vois parmi mes étudiants, parmi beaucoup de jeunes anglophones provenant de Montréal ou des autres provinces, consiste à dire que pour eux, l’idée d’une communauté anglophone n’a plus aucun sens, ni aucun attrait. Ils affirment qu’ils sont des locuteurs de l’anglais et du français […], et qu’ils se sentent à l’aise dans un Montréal dans lequel on passe d’une langue à l’autre presque sans le remarquer, et que ça fait partie de la richesse de leur quotidien que de pouvoir le faire. » C’est la voie d’un abandon plutôt serein de l’idée de la communauté.

 

« Une attitude qui serait suicidaire,poursuit le professeur, ce serait celle qui consisterait à dire que la communauté anglophone peut continuer d’exister exactement comme elle a toujours existé […]. C’est la stratégie du repli sur soi, qui est [toujours suicidaire pour toute minorité]. » Quelque part entre les deux, il y a une voie mitoyenne que M. Weinstock a encore du mal à discerner. Entre l’abandon et le repli, il y a peut-être « cette idée que la communauté anglophone doit se réinventer en embrassant les nouveaux locuteurs de l’anglais », qui manient plusieurs langues, ont des identités linguistiques multiples et tiennent à chacune d’entre elles.

 

Prenant son chapeau de membre de la communauté anglophone, il interroge ses compatriotes : « Si le modèle qui, moi, à titre purement personnel, m’attire le plus, à savoir qu’il n’y a pas vraiment de communautés linguistiques étanches les unes des autres, mais plutôt une communauté dans laquelle les gens ont des répertoires linguistiques divers, si cette vision-là des choses — qui à terme implique en quelque sorte la disparition de la communauté anglophone entendue comme telle — ne vous attire pas, si vous voulez maintenir quelque chose comme une identité anglo-québécoise propre, à quoi ressemblera-t-elle ? »

 

En fin de compte et jusqu’à un certain point, dit-il, ce sera aux gens de décider s’ils veulent continuer de se percevoir comme faisant partie d’une communauté distincte, certes plus poreuse qu’auparavant, ou s’ils veulent tout simplement en abandonner l’idée. « Mais ça mérite réflexion », croit le professeur Weinstock.

Collaborateur

2 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 10 mai 2014 23 h 36

    Aucune langue ne doit en dominer une autre

    Il sera doux le temps où les cerveaux, directement branchés via l'ADN, aux hyperlogiciels linguistiques, comprendront toutes les langues sans les apprendre jamais.

    Le langage est, à l'origine, un canal puissant d'émancipation, mais l'homme en a fait à travers les siècles un instrument de propagande et d'assujetissement.

    Quel que soit le motif pour lequel elle s'impose, une langue dominante réduit la liberté et la libre expression.

    Il ne peut se conjuguer égalitairement deux langues dominantes sur un territoire national donné : il y en aura toujours une qui va prendre ou se faire servir au détriment de l'autre, comme c'est le cas de la langue anglaise à Montréal.

    Pour déterminer quelle langue se fait mondialement la mieux servir, il suffit d'observer celle qui s'est imposée.

    Celle-là n'est, à ce stade, en péril nulle part et c'est un problème futile de savoir si, devenant partagée, elle doit ou non faire se distinguer la communauté à son origine et la communauté relevant de sa domination.

    Patrick JJ Daganaud

  • - Inscrit 13 mai 2014 20 h 19

    Un problème de riche !

    La désethnicisation de l'Anglais pose des problèmes aux anglophones parce que tout le monde apprend cette langue !!!

    Allez donc, pleurer sur votre sort auprès des frnacophones hors Québec, qui sont, eux, aux prises avec la disparition de leur langue !!! Ils vont vous envoyer promener avec votre pauvre problème de dominant puissant !