L’Espagne moderne admettra les dangers liés à la pratique de la torture

Jacinthe Leblanc Collaboration spéciale
Selon le chercheur Cristian Berco, il est difficile de comprendre comment une société faite des droits pouvait appliquer la torture.
Photo: Agence France-Presse (photo) Rafa Rivas Selon le chercheur Cristian Berco, il est difficile de comprendre comment une société faite des droits pouvait appliquer la torture.

Ce texte fait partie du cahier spécial ACFAS 2014

Jadis légale et servant de moyen pour obtenir des aveux, la torture apparaît à la fin du XVIe siècle de plus en plus contradictoire au sein de l’Espagne moderne. En plus d’entraîner des handicaps sur le corps, cette pratique va à l’encontre des valeurs d’une société moderne et des libertés individuelles. Cristian Berco, professeur agrégé au Département d’histoire à l’Université Bishop’s, en décrit les contradictions.

«Je vais explorer les contradictions entre la théorie légale d’une part et la pratique de la torture dans les tribunaux laïques, ecclésiastiques de l’Inquisition dans l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles », explique Cristian Berco. Ce qui distingue l’Inquisition espagnole de l’Inquisition médiévale, c’est son passage sous le contrôle de l’État et non plus du Saint-Siège. C’est donc l’État qui cherche à obtenir des aveux de la part des accusés et qui utilise la torture comme moyen.

 

À la fin du XVIe siècle, l’État favorise ainsi de plus en plus « des châtiments utilitaires », comme envoyer les accusés purger leur peine comme rameurs dans les galères, et ce, après avoir subi la torture. Mais l’historien y note une incompatibilité, « parce que la torture créait souvent des handicaps dans les mains, dans les pieds », laissant certains condamnés inaptes au travail sur les galères royales.

 

Le corps et la société

 

Dans ses travaux de recherche, Cristian Berco, qui est aussi titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la différence sociale et culturelle, s’intéresse à l’histoire du corps relativement à la société. Ses recherches portent sur « comment le corps est vu par différents acteurs historiques, comment les gens présentent leur corps, leur identité sociale, comment la loi interagit avec les corps, mais aussi comment la culture peut influencer la façon dont on lie les corps avec les vêtements ou avec le maquillage », souligne-t-il.

 

Son intervention à l’ACFAS est plutôt orientée sur les corps handicapés causés par la torture dans l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles : comment les handicapés étaient-ils perçus ? quels étaient les impacts de la torture par rapport au besoin de l’État de rendre les peines utiles ?

 

À travers son exposé, le spécialiste de l’Espagne moderne discutera, entre autres, du cas d’un condamné par l’Inquisition en 1607. « Il a été condamné pour être envoyé aux galères [pendant] cinq ans, mais il envoie une lettre au directeur disant que la torture qu’il a subie l’a laissé inapte pour [le travail sur] les galères. » Le condamné a également été déclaré inapte par les médecins des inquisiteurs. Toutefois, « les inquisiteurs eux-mêmes, leurs supérieurs dans les conseils royaux, l’ont envoyé aux galères », raconte le professeur. L’anecdote soulève une question bien plus complexe qu’il n’y paraît : « Qu’est-ce que cela veut dire, quelqu’un qui est handicapé ? »

 

Comprendre la torture ?

 

Est-il néanmoins possible d’arriver à comprendre la torture ? Comment expliquer que les juges présents aux séances ne soient pas plus sensibles à cette violation de la liberté individuelle ? Tout en restant prudent dans sa réponse, Cristian Berco constate la difficulté « d’approcher quelque chose comme la torture et de vraiment comprendre comment une société qui avait des lois, qui avait des citoyens libres pouvait appliquer la torture ».

 

« Quand on parle de la méthodologie historique, l’idée, c’est de comprendre la société passée et pas nécessairement de juger, poursuit-il. C’est vrai qu’on a nos propres visions et nos propres hypothèses au sujet de la violence et de la torture. Il y a une interaction entre nos valeurs et celles du passé. » Le travail de l’historien n’est donc pas de juger, mais plutôt de comprendre ce qui s’est passé avec la pratique de la torture dans l’Espagne moderne.

 

« Pour moi, cela représente des incompatibilités entre les valeurs d’une société et la pratique de la torture, avance le professeur. La torture dans l’Espagne moderne est légale. Ces blessures, ces handicaps créent des violations à la liberté individuelle. Conceptuellement et pratiquement, c’est impossible de soutenir quelque chose comme la torture dans une société moderne. » Et c’est pourtant ce qui se produit à cette époque.

 

La prochaine étape pour parvenir à saisir les implications de cette pratique serait de se pencher sur « la mentalité des inquisiteurs et des juges », aspect que ce spécialiste de l’Espagne moderne aimerait bien approfondir.

 

Violence et société

 

L’intervention de M. Berco s’insère dans un colloque dont il est coresponsable intitulé Violence et société : réflexions interdisciplinaires. Dès les débuts de l’organisation du colloque, Cristian Berco et sa collègue Sophie Boyer, également de l’Université Bishop’s, voyaient l’importance de l’interdisciplinarité dans leur sujet. « On pense que cela peut créer une intéressante discussion au sein du colloque entre les différents chercheurs, dit l’historien. Quand on approche un thème d’un point de vue différent, cela peut nous aider. »

 

L’objectif principal du colloque, « c’est premièrement de commencer à analyser, à arrêter des questions sur l’intersection entre violence et société qui nous affectent dans nos valeurs et notre contexte ». Le professeur Berco soutient qu’il faut de plus se poser des questions plus globales sur le pourquoi de la violence, et c’est ce que le colloque permettra, en plus de fournir des pistes de réflexion. « Dans chaque société, on voit toujours de la violence, que ce soit la violence entre personnes, la violence de l’État contre des personnes. Quels sont les buts de la violence ? Comment peut-on définir la violence et le mal ? Et même s’il y a des différences dans chaque contexte, pourquoi on répète comme société ce même genre de violence ? »

Collaboratrice

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